Critique : ‘C.R.A.Z.Y.’, de Jean-Marc Vallée

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Avec C.R.A.Z.Y., épatante chronique familiale ancrée dans le Montréal des années 60-70, le cinéaste Jean-Marc Vallée a conquis le cœur d’innombrables spectateurs québécois. Un beau million de tickets vendus pour sept millions et demi d’habitants, c’est la performance incroyable accomplie à ce jour par le film depuis sa sortie en salles il y a un peu moins d’un an. Mieux encore, ce succès public inattendu vient tout juste de se doubler d’un carton plein aux Jutra québécois 2006 (l’équivalent des Césars français), en plus de continuer de bénéficier d’un accueil plus que chaleureux dans tous les festivals internationaux où il est présenté… C.R.A.Z.Y. a décidément tout du film-phénomène que l’on ne voit pas venir.

Né le 25 décembre 1960 et quatrième rejeton d’une famille de cinq garçons, Zachary Beaulieu déteste de tout son cœur le jour de Noël qui occulte chaque année son anniversaire. Aimé de sa mère, qui le croit investi de dons de guérisseur, il voue une admiration sans borne à son père, ouvrier macho qui rêve de faire de lui un homme, un vrai. Allant jusqu’à renier sa propre nature, Zachary n’aura de cesse d’essayer de plaire à ce père envahissant…

La beauté émouvante de C.R.A.Z.Y. ne réside pas seulement, loin de là, dans le formidable éclairage qu’apporte le film sur un pays lointain (à nos yeux) et une époque révolue (aux yeux des Québécois). Dès les premières minutes du film, on éprouve un délicieux sentiment de familiarité à l’égard de cette famille ordinaire, juste un peu plus folle que les autres. Une famille dominée par Gervais (Michel Côté), un père autoritaire et frimeur qui se vante d’avoir un « excédent d’hormones mâles » – les Beaulieu n’ont que des fils – et ne se lasse pas d’épater les copains de classe de ses gamins avec les impressionnants ronds de fumée qu’il déploie fièrement sous leurs yeux ébahis.

Ce personnage haut en couleurs, on le découvre à travers le point de vue du maillon faible de la vigoureuse fratrie, Zachary dit « Zac » (Emile Vallée, le propre fils du réalisateur), un petit garçon plus doux et sensible que ses aînés, qui vit sa différence dans une confusion progressive à mesure que le temps passe.

Et le temps galope puisque C.R.A.Z.Y. brasse les vingt premières années de la vie de ce garçon, de sa naissance mouvementée jusqu’à son douloureux passage à l’âge adulte (Marc-André Grondin incarne le personnage dès qu’il atteint l’âge de quatorze ans). Aussi à l’aise dans la comédie pure que dans le drame, le réalisateur Jean-Marc Vallée parsème son film de purs moments de fantaisie proprement jouissifs, sans jamais perdre de vue le sérieux de son sujet : la complexe et tristement conflictuelle relation entre un père et son fils, ou la difficulté d’être soi en général face aux attentes figées de parents pourtant armés des meilleures intentions du monde.

Car au-delà du drame personnel que traverse Zac – il a des « tendances » et son père ne peut l’accepter – C.R.A.Z.Y. pose une question essentielle : jusqu’où peut-on aller pour satisfaire les désirs de ses parents ? Une problématique en laquelle chacun(e) pourra se reconnaître, et que le réalisateur traite avec finesse et simplicité, touchant ainsi à l’universel.

Les habiles ruptures de rythme de la mise en scène, parfait équilibre entre spontanéité et subtilité à mille lieue d’un quelconque maniérisme, nous plongent directement dans les états d’âme imprévisibles des personnages.

De même, la fabuleuse bande-son qui enveloppe le film n’a pas seulement vocation à provoquer la nostalgie de l’ambiance d’une époque ô combien riche musicalement. Triste ou joyeuse, mélancolique ou réconfortante, elle participe directement à restituer toute la palette d’émotions vibrantes et indicibles qui secouent l’adolescent révolté.

On pense notamment à cette sublime scène où Zac, seul dans l’intimité de sa chambre, entre dans une sorte de transe en écoutant Space Oddity de David Bowie, comme si la musique était seule capable de le catapulter enfin sur une autre planète, un monde qui n’appartiendrait qu’à lui. Les morceaux inoubliables s’enchaînent avec une pertinence et une fluidité extrêmes, de Pink Floyd aux Rolling Stones en passant par Jefferson Airplane, et bien sûr Patsy Cline, dont le titre C.R.A.Z.Y., le préféré de Gervais Beaulieu, donne son titre au film.

Au bouillonnement continuel de Zac s’oppose la rigidité de son père qui se raccroche aux mêmes immuables chansons, dont le fameux Hier Encore de Charles Aznavour, prétexte à de récurrents et savoureux instants de comédie.

Condensé d’émotion brute, fête endiablée des sens servie par de truculents dialogues, C.R.A.Z.Y. doit énormément au formidable talent de ses comédiens. Dix ans après Liste Noire, l’impressionnant Michel Côté retrouve Jean-Marc Vallée et donne ici toute la mesure de son talent et de son charisme dans le rôle de ce père cruel malgré lui mais furieusement attachant. Plus discrète mais non moins remarquable, Danielle Proulx incarne la mère protectrice de Zac et de ses quatre frères turbulents.

Parmi ces derniers, Pierre-Luc Brillant écope du meilleur rôle : celui de Christian, le frère aîné toxico et principal rival de Zac dans le cœur du père. Quant au jeune Marc-André Grondin, il est la véritable révélation du film, sidérant de naturel et bouleversant de vérité. Un talent à suivre de très près.

Avec C.R.A.Z.Y., Jean-Marc Vallée signe une œuvre rare, qui réussit la gageure de mêler le populaire – quel thème plus rassembleur que celui de la famille ? – à l’audacieux, et dont les poignants accords continuent de vous chambouler longtemps après que les dernières notes du générique de fin se sont évanouies. En un mot : magique.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 6 avril 2006

> Lire l’interview du réalisateur Jean-Marc Vallée
> Lire l’interview de l’acteur Marc-André Grondin
> Lire l’interview de l’acteur Michel Côté

 

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