Critique : ‘Collision’, de Paul Haggis

0

C’est auréolé de son succès au Festival du Film Américain de Deauville que Collision parvient jusqu’à nos écrans, un couronnement amplement mérité qui salue l’audace du réalisateur Paul Haggis dont c’est seulement le premier film. Et quel premier film ! Collision est une œuvre éprouvante qui prend le spectateur par les tripes pour ne plus le lâcher jusqu’à la dernière seconde. L’excellent accueil que continue de recevoir ce film au budget dérisoire (6,5 millions de dollars) partout où il est projeté, et ce jusqu’aux salles américaines où l’âpreté de son sujet risquait pourtant d’en décourager plus d’un, témoigne de la portée universelle de son contenu.

Collision dresse un état des lieux des plus alarmants du Los Angeles d’aujourd’hui. Certains y verront les réminiscences de la paranoïa post-11 septembre tandis que d’autres, plus familiers peut-être avec la Cité des Anges, y verront davantage l’exacerbation de l’échec tragique du melting-pot observé sur place bien avant les événements susmentionnés. Contrairement à New York où les membres des diverses communautés peuvent se rencontrer puisque l’on peut arpenter les rues à pied pour le simple plaisir de marcher ou, au choix, se rendre d’un point à un autre grâce au métro climatisé, Los Angeles est une immense mégalopole où le seul moyen de transport est la voiture. Les distances y sont tellement inhumaines qu’il ne semble même plus venir à l’esprit des habitants de parcourir ne serait-ce que cent mètres à pied. Ils n’ont guère non plus le loisir de compter sur les transports en commun, la ville étant particulièrement mal desservie par quelques rares lignes de métro aussi vétustes que dangereuses.

Isolées les unes des autres, les communautés ethniques se méprisent souverainement quand elles ne se haïssent pas purement et simplement, et c’est ce triste constat que semble dresser Paul Haggis qui vit à Los Angeles depuis 25 ans.

Avant même leur statut social, les différents personnages de Collision se définissent par leur couleur. Ainsi le réalisateur noir Cameron Thayer (Terrence Howard) et sa femme Christine (Thandie Newton) qui mènent tout deux une vie aisée, se voient contraints de revenir à la brutale réalité lorsque le flic blanc incontrôlable incarné par Matt Dillon les humilie gratuitement à l’occasion d’un contrôle de routine, sous le regard écœuré de la jeune recrue Hansen (Ryan Philippe).

De leur côté, le district attorney Rick (Brendan Fraser) et sa femme Jean (Sandra Bullock) comptent cyniquement sur le vote de la communauté noire pour étendre leur influence, sans aucune considération pour ses membres. L’officier Graham Waters (Don Cheadle) assiste impuissant à la déchéance de sa mère et ne se révèle pas davantage capable de tirer son jeune frère du cercle vicieux de la délinquance. Le commerçant perse souffre du racisme anti-arabe post-11 septembre, tout en nourrissant une véritable haine pour les Latinos, exprimée concrètement à travers les accusations qu’il profère envers le serrurier qui lui conseille de faire refaire la porte de son magasin. Tous les personnages de Collision sont pétris de préjugés, qu’ils en aient conscience ou non. Le seul qui l’admet volontiers est sans conteste l’officier Ryan (Matt Dillon) qui revendique haut et fort sa haine des Noirs.

Avec de tels personnages en guise de « héros », éminemment antipathiques pour certains d’entre eux, il paraît évident que Paul Haggis n’a pas l’intention de caresser le spectateur dans le sens du poil. Sa volonté ouvertement affichée d’exposer les individus tels qu’ils sont, dans toute leur grandeur comme dans toute leur laideur, explique sans mal les difficultés que le réalisateur a rencontrées lorsqu’il s’est agi de trouver les financements nécessaires à un tel projet.

Car la démarche de Paul Haggis ne se résume pas à placer ses personnages dans un bocal pour les regarder évoluer dans leur coin et se détester de loin, le film traite, comme son titre l’indique, d’un choc extrême qui va forcer ces mondes opposés à se rencontrer et les individus à se regarder pour la première fois en face. Œuvre dramatique extrêmement construite s’étalant sur une durée diégétique de 36 heures, Collision met l’accent sur l’impact de la moindre action de l’un sur la vie des autres, aussi éloignés soient-ils en apparence.

Dans sa forme, le film évoque forcément Traffic, autre grand film choral à message : les ambiances sonore et visuelle, la fluidité de la mise en scène qui coule d’un personnage à l’autre entretiennent un lien de parenté assez flagrant avec l’excellent film de Steven Soderbergh. Paul Haggis n’a pas la prétention de faire mieux que ce dernier, son but est d’interpeller le spectateur sur un sujet habituellement utilisé en toile de fond mais jamais réellement traité de front : le racisme. A travers le large panel de personnages qu’il nous propose de découvrir, il nous demande finalement de nous interroger sur nous-mêmes, de nous regarder nous-mêmes en face.

Servi par une distribution magistrale dominée par Matt Dillon et Don Cheadle, Collision est un film tout simplement bouleversant, l’un des plus beaux de cette rentrée voire de l’année 2005. Une expérience viscérale, un film essentiel.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 13 septembre 2005

Share.