Loin des thrillers déjantés et malsains qui ont fait sa renommée à l’étranger, le réalisateur japonais livre l’un de ses meilleurs films, un film bourré d’énergie, d’humour et de fraîcheur, et parcouru de moments d’action d’une beauté graphique renversante.

A la vue de Crows Zero, une chose est certaine : personne d’autre mieux que Takashi Miike n’aurait pu le mettre en scène. Familier de l’univers du manga en général, le réalisateur était aussi le mieux placé pour parler de ces jeunes voyous aussi irrécupérables qu’attachants, toujours prêts à monter au créneau pour en découdre avec quiconque se dresse sur leur chemin – Shun Oguri, Takayuki Yamada sont excellents.

Takashi Miike est donc de retour, non pas avec un nouvel opus allumé et dérangeant, mais avec un pur « film de jeunes » ultra punchy, véritable bain de fraîcheur dans sa filmographie comme dans le genre en général.

Une surprise qui n’en est finalement pas vraiment une, lorsqu’on se remémore ses œuvres de jeunesse que sont la série des Young Thugs, dont il n’a jamais caché que le contenu était fortement autobiographique. Même si ce nouvel opus est une adaptation, celle du manga Crows de Hiroshi Takahashi en l’occurrence, avec le respect de certains codes que cela implique, le regard plein de tendresse que porte le cinéaste sur les jeunes héros ne laisse planer aucun doute sur sa sincérité.

A la croisée du film d’action jouissif et du film sentimental, Crows Zero transcende les genres pour s’imposer comme l’une des petites bombes les plus excitantes que le cinéma japonais ait engendrées depuis longtemps.

Des bandes rivales se disputent le contrôle d’un lycée pour cas désespérés : qui du chef en place, Tamao Serizawa (Takayuki Yamada) ou du petit nouveau aux ambitions démesurées, Genji Takiya (Shun Oguri), aura le dernier mot ? Le pitch de Crows Zero n’a rien de nouveau, on le retrouve dans de nombreux mangas et films sur la jeunesse japonaise, qui eux-mêmes entretiennent des rapports relativement étroits avec les films de yakuzas et leurs codes virils très marqués.

La jeunesse en perdition et les yakuzas font justement partie des sujets favoris de Takashi Miike, qui leur a consacré un certain nombre de longs métrages au sein de son interminable filmographie. S’il partage d’évidents points communs avec des films tels que Osaka Tough Guys et The Way To Fight, Crows Zero se démarque cependant par un traitement visuel et narratif résolument fantaisiste, dont la folie colorée est encore renforcée par une bande-son très rock (The Street Beats, Kenichi Asai), véritable régal pour les oreilles et dont le fantastique générique d’ouverture donne d’emblée un clair aperçu.

La savoureuse galerie de petites frappes que Takashi Miike nous invite à découvrir vaut à elle seule le détour, au point que l’on se demande s’il n’est pas le seul à être parvenu à pousser aussi loin la transposition sur grand écran de cet imaginaire foisonnant que l’on croyait seulement propre aux mangas. Mais le film ne possèderait pas ce charme fou si le cinéaste se contentait de réussir cette prouesse. Là où sa personnalité se fait ressentir de la façon la plus évidente, c’est dans le traitement très humain de ces bozoku enragés. Non pas que Crows Zero se veuille un drame psychologique profond, loin de là, mais le fait est que tous les personnages principaux sans exception acquièrent au fil du long métrage une consistance inattendue, sans jamais souffrir de la distance habituellement réservée à leur genre.

Avec l’humour délirant qu’on lui connaît mais aussi une sensibilité qu’on lui connaît un peu moins, Takashi Miike brosse en quelques traits bien sentis les portraits de jeunes gens extrêmement attachants. Plus qu’une histoire de guerre de gangs, Crows Zero est une très belle histoire d’amitié teintée de nostalgie, voire d’une étrange mélancolie diffuse. Un sentiment qui s’exprime notamment à travers le personnage de Ken interprété par Kyosuke Yabe, sorte de pont reliant ces univers si loin et si proches que sont le lycée Suzuran et le milieu yakuza.

Le réalisateur prouve par la même occasion – s’il en était encore besoin avec à son actif des films tels que Audition ou Big Bang Love, Juvenile A – qu’il est un très bon directeur d’acteurs. A la fois angélique, ultra classe et sexy en diable, Shun Oguri mène la danse de ce ballet survitaminé, secondé par Takayuki Yamada, Shunsuke Daito et d’autres encore, tous très justes dans des rôles pourtant archétypaux sur le papier.

Cette cohérence d’ensemble, Miike la construit petit à petit, à force de nombreux échanges dialogués enlevés et souvent très drôles, au cours desquels Genji élabore patiemment sa stratégie de conquête. L’empathie immédiate que déclenchent les personnages rejaillit sur les scènes d’action, toutes plus exaltantes les unes que les autres.

Car Crows Zero, c’est aussi un formidable film de baston, bourré d’affrontements tout en fulgurances splendides et jubilatoires. Filmées avec un sens du cadrage et du mouvement tout bonnement incroyable, ces scènes culminent dans une foire d’empoigne finale jusqu’au-boutiste typique du réalisateur dans ses meilleurs jours. On en redemande, et tout de suite !

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 mars 2008 (jour de la projection du film au Festival du Film Asiatique de Deauville)

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Crows Zero : pour en savoir plus…

On sait que Takashi Miike n’est jamais là où on l’attend. Enchaînant film après film sans cesser dans le même temps de tourner pour la télévision, il continue de chambouler tranquillement l’image que le public se fait de lui en explorant tous les genres avec la même urgence et la même décontraction à la fois.

Depuis le bouleversant Big Bang Love, Juvenile A en 2006, love story carcérale d’une sensualité troublante réunissant les sublimes Ryuhei Matsuda et Masanobu Ando, Miike a déjà bouclé huit projets. Parmi ceux-ci, il y a Imprint, le segment vidéo qu’il a réalisé pour les Masters of Horror et qui est le seul à être parvenu jusqu’à nous. Big Bang Love, Juvenile A (pourtant présenté au dernier Festival du Film Asiatique de Deauville), Scars of the Sun, Like A Dragon et Sukiyaki Western Django ne sont toujours pas prévus sur nos écrans. Crows Zero s’inscrit donc dans une lignée de projets aussi frénétique qu’éclectique.

Comme Ichi the Killer, qui s’inspirait de l’œuvre du mangaka Hideo Yamamoto (lire Homunculus pour se faire une idée du talent de cet artiste épatant), Crows Zero est l’adaptation d’un manga à succès, de Hiroshi Takahashi en l’occurrence. Curieusement, Crows n’est pas disponible en France ni aux Etats-Unis, alors que sa suite Worst est éditée chez nous depuis 2005 par Panini Manga. Espérons que l’initiative de Takashi Miike aide à réparer cette erreur.

La projection du film au Festival International du Film de Pusan a donné lieu à quelques retours. Une journaliste du Hollywood Reporter émettait ainsi une comparaison avec le film coréen Volcano High de Kim Tae Gyun, tout en soulignant que le long métrage de Miike se situait un cran au-dessus – il est vrai qu’en dépit des pirouettes démentes exécutées par ses protagonistes, Volcano High ne vole pas bien haut.

L’univers dépeint dans Crows Zero, ce lycée pour garçons régi par des lois ressemblant en tous points à celles des yakuzas, n’est pas non plus sans rappeler le très beau film de Toshiaki Toyoda, Blue Spring, la baston en plus. Takashi Miike déclarait il y a peu avoir voulu faire un « film d’hommes », un film viril où les poings expriment davantage que les mots. Il n’est plus qu’à souhaiter qu’il aille jusqu’au bout de son idée, d’autant qu’il ne se prive pas de surprendre encore en choisissant dans cette optique Shun Oguri pour incarner Genki Takiya, la tête dure du film.

Shun Oguri n’est pas un inconnu des aficionados de cinéma japonais. On l’a aperçu durant les premières minutes d’Azumi de Ryuhei Kitamura, où il se faisait éliminer par sa bien-aimée à la suite d’un combat fratricide ; on l’a revu plus longuement dans Azumi 2 de Shusuke Kaneko en sosie de son personnage du premier volet. On l’a aussi entrevu dans Réincarnation, un film d’épouvante très réussi réalisé par Takashi Shimizu. Au cinéma, son rôle le plus important est sans doute celui qu’il tient dans l’excellent The Neighbor No. Thirteen de Yasuo Inoue, aux côtés de Shidô Nakamura.

Mais Shun Oguri est avant tout une star de la télévision, où il enchaîne les dramas avec presque autant de hargne que Takashi Miike enchaîne les tournages. Si son rôle-phare demeure sans conteste celui du suave Rui Hanazawa, le troisième larron du triangle amoureux de Hana Yori Dango (2005), il a déjà joué (avec classe) les bad boys dans Gokusen au début des années 2000.

Plus récemment, il dévoilait une facette plus sexy de sa personne dans Hanazakari no Kimitachi e, face à l’adorable comédienne Maki Horikita. Lorsque l’on regarde ce dernier drama, on saisit tout à fait pour quelle raison ce jeune acteur prometteur se retrouve aujourd’hui propulsé entête d’affiche de Crows Zero. Surtout lorsque l’on sait que Takashi Miike lui avait déjà accordé une petite place dans le casting de Sukiyaki Western Django

Caroline Leroy