Critique : ‘Ecrire pour exister’, de Richard LaGravenese

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Offrant à Hilary Swank un rôle taillé sur mesure, le réalisateur Richard LaGravenese signe avec Ecrire pour exister un long métrage courageux. Il fait honneur à l’histoire vraie de ceux qui se regroupèrent sous le nom de « Freedom Writers » (en référence aux Freedom Fighters ?), couronnant l’une des plus émouvantes aventures collectives de l’histoire de l’enseignement. Un film comme on aimerait en voir plus souvent.

Jeune enseignante idéaliste, Erin Gruwell se réjouit de débuter sa carrière à la Wilson High School, un établissement scolaire de Long Beach dans lequel est expérimenté un programme d’intégration, en réponse aux émeutes qui ont suivi l’affaire Rodney King. Mais toute la bonne volonté dont elle fait preuve ne lui est d’aucun secours face à la classe de jeunes délinquants qui lui a été confiée. Constatant l’inefficacité des méthodes traditionnelles d’enseignement, Erin décide en désespoir de cause d’opter pour une approche plus personnelle…

Sur le papier, le pitch d’Ecrire pour exister évoque instantanément celui d’Esprits rebelles de John N. Smith, mais il serait dommage de s’arrêter à ce sentiment de déjà-vu pour juger d’avance et à l’emporte-pièce le très beau film de Richard LaGravenese. Ecrire pour exister possède une identité propre qui tient tout d’abord à la force de l’histoire qui nous est contée. On pourra tiquer sur certains raccourcis un peu faciles, ou plutôt sur le fait que certains événements séparés par un laps de temps significatif soient agencés à la suite dans le montage, entraînant l’espace d’un instant une légère incrédulité.

Mais tandis que le film avance avec détermination, au même rythme que son héroïne en pleine mutation, il est bien difficile de ne pas rester suspendu à la moindre péripétie susceptible de marquer une étape supplémentaire dans la réalisation de ce que tous prennent pour une utopie. Une utopie qui consisterait à penser que les jeunes laissés pour compte des quartiers sensibles de Los Angeles, membres de gangs armés pour la plupart et déchirés par de sanglantes luttes intercommunautaires, seraient capables de s’éveiller aux vertus de l’éducation et, qui sait, de connaître un avenir aussi prometteur que n’importe quel collégien issu d’un milieu plus aisé. Erin (Hilary Swank), elle, y croit dur comme fer.

Les jeunes Latinos, Noirs, et Asiatiques auxquels elle doit faire face ont pourtant eux-mêmes depuis longtemps jeté l’éponge, enfoncés dans les guerres de rues qui les exposent à tout moment à se prendre une balle dans la tête. La plupart ont vu leur proches mourir sous leurs yeux, et sont allés en centre de redressement, quand ils ne sont pas encore contraints de se déplacer avec un bracelet autour de la cheville, en guise de garde-fou. Nous sommes dans le Los Angeles d’aujourd’hui.

Là où le réalisateur fait fort, et ce dès le départ, c’est en nous amenant très vite à nous interroger sur notre propre opinion toute faite à propos de ces jeunes dits « irrécupérables ». Si les paroles qu’adresse dans les premières minutes du film la proviseure de l’établissement, Margaret Vail (Imelda Staunton), à notre jeune novice Erin Gruwell paraissent très dures, elles n’en reflètent pas moins l’opinion générale qui veut que ces jeunes garçons et filles soient dangereux et qu’il n’y ait rien à en tirer, point à la ligne. De fait, c’est Erin qui apparaît dans les premières scènes comme la naïve, voire la niaise de service, persuadée de pouvoir atteindre les esprits de ses élèves par le seul pouvoir de son érudition. On se moque volontiers d’elle, de ses airs de bourgeoise endimanchée ou de ses vaines tentatives pour paraître « cool ».

Pourtant, sans que l’on s’en aperçoive, elle grandit peu à peu sous nos yeux, de la même façon qu’elle gagne la confiance et le respect de ses élèves au vécu si différent du sien. Et cela, sans que le film tombe dans les pièges de la démagogie, de la condescendance et du débordement lacrymal exaspérants. Sujet sensible, les tensions entre les communautés, concrétisées par des luttes de territoires acharnées qui s’invitent directement dans les classes, sont dépeintes avec une justesse constante qui permet au film d’aller très loin dans son message. Par chance, nulle petite musique sirupeuse ne vient gâcher le plaisir de ce spectacle extrêmement touchant, comme cela arrive trop souvent dans les films humanistes américains.

Ces qualités sont à mettre au crédit d’un scénario superbement ficelé et d’une interprétation au diapason de la part de tous les comédiens. Hilary Swank rayonne une fois de plus dans un rôle qui semble taillé sur mesure pour elle, entre grandeur et modestie. Patrick Dempsey, qui joue le mari délaissé pour la bonne cause, et Scott Glenn, qui joue le père récalcitrant, sont impeccables durant leurs brèves interventions. Mais en dehors de l’actrice principale, ce sont surtout les interprètes des élèves qui retiennent l’attention, et qui confèrent à Ecrire pour exister son authenticité toute remarquable. Bien qu’un peu âgés pour jouer les adolescents de 15 ans, les jeunes comédiens mettent leur propre vécu au service de leurs personnages et cela se ressent dans chaque scène.

Parmi eux, on retiendra tout particulièrement April Lee Hernandez, qui campe une Eva pleine de rage et d’amertume, dont la personnalité très attachante ne demande qu’à trouver enfin l’opportunité de s’exprimer. On pourrait en dire autant des prestations de Jason Finn, dans le rôle de Marcus, ou de Deance Wyatt, dans celui de Jamal. Intelligemment, le film donne la parole à chacun d’eux, les divers monologues qui le ponctuent résonnant la plupart du temps comme de tristes litanies que viennent contrebalancer des images souvent terribles.

Jouant juste ce qu’il faut sur la corde sensible, Ecrire pour exister fait partie de ces rares films capables de redonner espoir en un monde meilleur. La réalisation soignée de Richard LaGravenese sert avec humilité un propos essentiel, encore transcendé par la qualité d’une interprétation sans faille.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 1er février 2007

 

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