Critique : ‘Eyes of War’, de Danis Tanovic

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Huit ans après No Man’s Land, Danis Tanovic continue son exploration de la guerre en s’intéressant à l’expérience douloureuse d’un photographe-reporter de guerre rongé par la culpabilité. Alourdi par un récit trop démonstratif, Eyes of War n’atteint pas les sommets de No Man’s Land mais n’en demeure pas moins une expérience viscérale et émouvante, qui doit beaucoup à l’interprétation puissante de Colin Farrell.

eyesofwar_01En 2001, Danis Tanovic s’imposait dans le monde entier et remportait une cascade de prix (Prix du scénario à Cannes, Oscar du meilleur film étranger…) avec No Man’s Land, comédie noire et humaniste qui mettait en exergue l’absurdité de la guerre. Le film reposait sur la rencontre improbable entre deux soldats ennemis, l’un bosniaque et l’autre serbe, obligés de cohabiter dans un no man’s land pour s’en sortir, jusqu’à ce que les media ne s’en mêlent et ne transforment une histoire qui aurait dû rester anecdotique en phénomène médiatique. Véritable ovni cinématographique, No Man’s Land séduisait par son humour noir et sa liberté de ton tout en délivrant un propos foncièrement pessimiste.

Huit ans plus tard en 2009, Danis Tanovic poursuit son exploration de la guerre mais change sensiblement son angle d’approche en s’intéressant à l’expérience douloureuse d’un photographe-reporter de guerre dont le partenaire et meilleur ami trouve la mort en pleine mission. Le résultat sur bobine n’est pas dénué de quelques lourdeurs mais mérite indéniablement l’attention, ne serait-ce que pour l’interprétation bluffante de Colin Farrell.

eyesofwar_02Ce qui intéresse Tanovic, ce n’est pas le conflit en lui-même mais l’après, la gestion émotionnelle des conséquences de la guerre sur ces hommes envoyés comme témoins des atrocités jusqu’à se retrouver personnellement et viscéralement impliqués. La guerre ne fait l’objet que d’une demi-heure de bobine mais quelle demi-heure ! Les images atteignent un degré de réalisme glaçant et certaines situations sont à la limite de l’insoutenable, à commencer par les fonctions du médecin de guerre interprété par Branko Djuric (No Man’s Land). Le reste du film se déroule à Dublin, avant la mission lorsque Mark convainc David de l’accompagner dans cette aventure, et après lorsqu’il tente de retrouver une existence normale mais développe des symptômes physiques en contradiction avec son état physique. Eyes of War nous plonge dans une atmosphère sombre voire dépressive, entretenue par un Colin Farrell au regard habité qui a considérablement perdu du poids pour le rôle. Le film doit beaucoup à la puissance émotionnelle de son interprétation, l’acteur parvenant rien que par l’intensité de son regard à transmettre toute la difficulté de vivre d’un homme rongé par la culpabilité.

eyesofwar_03Le principal reproche que l’on fera à Eyes of War tient au manque d’épaisseur des personnages secondaires, qui n’ont de raison d’être que pour servir son histoire (un principe qui fonctionne cependant plutôt bien avec le personnage de Christopher Lee, charismatique). On déplorera aussi la structure par trop classique du récit qui confère au film un caractère démonstratif, la manière dont les souvenirs de Mark se déroulent peu à peu se révélant prévisible dès la première séquence – même si la nature du traumatisme réserve quelques surprises.

Pourtant, Eyes of War n’en demeure pas moins une expérience forte, marquante, d’autant que son dénouement laisse poindre une lueur d’espoir là on l’on s’attendait à une fin nihiliste. Enfin, en nous amenant à nous interroger sur les motivations qui pousse Mark à exercer un métier presque suicidaire, Eyes of War délivre un hommage émouvant et respectueux au métier de reporter de guerre.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 juin 2010

 

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