Critique : ‘Fish Tank’, de Andrea Arnold

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Trois ans après le fascinant Red Road, Andrea Arnold explore les blessures de l’adolescence avec Fish Tank, dont le ton en apparence plus léger abrite une histoire cruelle de passage à l’âge adulte qui ne dévoile qu’au compte-gouttes ses intentions. La mise en scène, très maîtrisée, impose le point de vue d’une cinéaste sur le portrait à vif d’une adolescente interprétée avec un naturel bluffant par la jeune Katie Jarvis, révélation du film, qui porte le film sur ses épaules et tient tête au désormais incontournable Michael Fassbender.

Il y a trois ans, elle nous avait convaincus avec son intrigant Red Road qui lui avait permis de rafler le Prix du Jury. La réalisatrice britannique Andrea Arnold revient en 2009 au Festival de Cannes avec un second long métrage, Fish Tank, qui fait partie du haut du panier de cette sélection officielle.

L’histoire plante son décor dans un quartier ouvrier de l’Est londonien, où une jeune fille de 15 ans du nom de Mia (Katie Jarvis) vit dans une ambiance exécrable avec sa mère et sa petite sœur, se heurte aux jeunes de son âge et danse en solitaire le hip hop. Le ton se veut en apparence plus léger que dans Red Road, l’humour s’exprimant par des dialogues très crus venant enrichir le tableau de cette famille dans laquelle on exprime son amour à coups d’insultes violentes. Mais l’arrivée du nouvel amant de la mère, Connor (Michael Fassbender), va du jour au lendemain perturber le quotidien de Mia. En dépit de l’attitude hostile de cette dernière, l’homme se montre étonnamment patient et amical avec elle. De quoi déstabiliser cette jeune fille rebelle habituée à des rapports conflictuels avec son entourage.

A partir d’un argument a priori banal, à savoir l’arrivée d’un étranger dans un univers tendu se restreignant à quelques personnages, Andrea Arnold tisse une histoire plus complexe que prévu autour du quotidien de cette ado qui a la rage. Outre la peinture sociale criante de vérité qui se dessine autour de Mia, l’intérêt de Fish Tank réside avant tout dans la relation ambiguë entre l’adolescente et Connor, dont les intentions seront bien souvent source d’interrogation aux yeux d’une jeune fille en pleine découverte de sa libido. L’attitude de l’homme est-elle paternelle ou a-t-elle une autre signification ?

Une fois encore, Andrea Arnold explore le territoire dangereux des fantasmes interdits : à l’opératrice névrosée de Red Road succède une fille de 15 ans dont la cinéaste ose érotiser le regard sur l’homme qui couche avec sa mère, quitte à verser une fois encore dans un certain voyeurisme. En plus d’être porteur d’un réel suspense sur le dénouement, qui nous emmènera vers des sentiers imprévus, le scénario de Fish Tank repose sur une remarquable qualité d’écriture des personnages puisque chacun d’entre eux s’avère être bourré de défauts comme de qualités humaines, à commencer par Mia qui se rend tour à tour attendrissante et insupportable mais inspire une constante empathie.

La mise en scène très maîtrisée d’Andrea Arnold ne cède jamais à la dramatisation et saisit les situations avec un réalisme brut tout en imposant un véritable point de vue. Si la cinéaste délivre parfois de superbes plans sur ses comédiens, notamment lors d’une scène chargée d’une tension extrême voyant Mia danser du hip hop devant Connor, le soin formel ne confine pas pour autant à la démonstration et ne prend jamais le pas sur la portée émotionnelle du portrait d’adolescente qui s’ébauche au fil de cette histoire cruelle.

Révélation du film, la jeune Katie Jarvis, intense et épatante de naturel, nous emmène littéralement avec elle et exprime une palette d’émotions d’une richesse qu’il est rare de trouver chez une actrice non professionnelle. Face à elle, on retrouve dans le rôle troublant de Connor l’acteur montant Michael Fassbender (Hunger, Inglourious Basterds), tout simplement l’un des plus doués de sa génération, mais aussi Kierston Wareing (It’s A Free World) qui s’expose dans toute sa fragilité dans le rôle de la mère. Une palette de comédiens qui y est pour beaucoup dans la réussite artistique de ce film attachant et moins inoffensif qu’il en a l’air.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 24 mai 2009

 

 

 

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