Critique : ‘Harry Potter et les Reliques de la Mort – Partie 1’, de David Yates

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Changement de ton radical dans la saga dédiée au plus populaire des sorciers : Harry Potter et les Reliques de la Mort – Partie 1 confirme le parti pris osé d’une franchise qui a su évoluer avec son public. S’attachant à détruire un à un les éléments renvoyant à l’enfance du héros, Harry Potter 7 risque d’en dérouter plus d’un par la maturité de son contenu, transcendé par une esthétique nettement plus réaliste mais extrêmement chiadée, par une mise en scène travaillée mais jamais démonstrative.

Réalisateur du 5e et du 6e opus, David Yates a su décrypter l’univers créé par J.K. Rowling, à commencer par ses enjeux politiques évoquant la montée du nazisme, et installe habilement le mystère lié à la quête des héros. Mais l’une des plus belles réussites narratives de Harry Potter 7 réside dans le développement de ses trois protagonistes principaux, qui gagnent en nuances grâce à une écriture plus fine que dans les précédents opus et des comédiens dont le jeu s’est décidément enrichi avec les années (mention à Emma Watson).

Harry Potter and the Deathly Hallows: Part ILa conséquence est un rythme plus lent mais l’ambiance pesante s’avère si bien entretenue que la tension ne baisse pas d’un pouce. Ce qui n’empêche pas la part de spectaculaire de répondre présente à l’appel, de la course-poursuite virevoltante dans Londres aux violents combats à la baguette, en passant par l’excellentissime séquence chez Bathilda Bagshot, d’une incroyable noirceur. Le plus sombre, le plus tendu des Harry Potter, et certainement le plus passionnant.

Neuf ans. La saga Harry Potter a débuté il y a neuf ans au cinéma, et le ton a bien changé depuis le mignon-tout-plein Harry Potter à l’École des Sorciers. Si le pari de faire mûrir l’histoire avec ses personnages s’était avéré une réussite dans les romans, tant sur le plan artistique que commercial, il n’était pas évident que le concept allait fonctionner au cinéma dans une franchise de studio. Après les deux premiers films de Chris Columbus, qui se destinaient au jeune public, le troisième, Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (2004) amorçait un tournant vers une atmosphère plus sombre, plus gothique, séduisant le public adulte grâce à la mise en scène enlevée d’Alfonso Cuaron. L’année d’après, Mike Newell délivrait avec Harry Potter et la Coupe de Feu un film d’aventures plus classique mais résolument ancré dans la fantaisie, tout en s’attardant sur les premiers émois de l’adolescence.

Harry Potter et l’Ordre du Phénix (2007) marquait l’arrivée du réalisateur David Yates sur la franchise, pour un opus voyant l’univers des sorciers prendre de l’ampleur même si le film comportait quelques lacunes scénaristiques. Le cinéaste montrait d’un cran ses ambitions narratives et formelles avec Harry Potter et le Prince de Sang-mêlé, réussite cinématographique incontestable, sombre mais toujours imprégnée de merveilleux, posant les bases de la quête destinée à occuper par la suite le devant de la scène. Il faut croire que David Yates a su convaincre la Warner puisqu’il garde les commandes sur Harry Potter et les Reliques de la Mort, l’adaptation en deux parties d’un tome 7 particulièrement dense venant conclure les aventures du plus populaire des sorciers. En attendant la résolution finale en juillet prochain, la première partie se dévoile enfin et risque d’en dérouter plus d’un. Délaissant quelque peu la fantaisie au profit de la tension dramatique, cette première moitié des Reliques de la Mort s’impose non seulement comme une adaptation fidèle du roman mais aussi comme une belle pièce de cinéma, tout simplement.

Fini les journées rythmées par les cours de sortilèges ou de potions, fini les rivalités entre étudiants, fini les matchs de Quidditch. Tout au long de ces 2h25, les éléments ramenant Harry à son enfance vont être consciencieusement abattus un à un, conférant au film une tonalité particulièrement pessimiste. Harry Potter et les Reliques de la Mort – Partie 1 installe dès les premières scènes une atmosphère crépusculaire, presque apocalyptique, pour figurer la fin d’une époque, celle où Harry pouvait toujours compter sur le soutien de quelque figure paternelle pour s’en sortir. Dumbledore n’est plus, Dumbledore est mort, Dumbledore laisse Harry seul face à son destin. Ou presque puisque ce dernier va partager ses souffrances et ses doutes avec ses deux meilleurs amis, Ron et Hermione, volontaires pour l’accompagner dans sa nouvelle vie de fugitif. Mis à l’index par Lord Voldemort (Ralph Fiennes), qui ne tarde pas à prendre le contrôle du Ministère de la Magie, les trois jeunes gens se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un monde où il devient de plus en plus ardu de discerner qui sont leurs amis et leurs ennemis. Le but de leur quête : trouver et détruire les horcruxes, ces objets où Voldemort a consigné des parties de son âme afin de se constituer un passeport pour l’immortalité. Pendant ce temps, le Seigneur des Ténèbres définit les règles de sa dictature et orchestre une extermination organisée à l’encontre des sorciers au sang « impur », c’est-à-dire pollué par des origines moldues. Épaulé par le scénariste Steven Kloves, présent au générique de tous les volets précédents à l’exception du cinquième, David Yates a parfaitement décrypté l’univers de l’œuvre de J.K. Rowling, avec son évocation non déguisé de la montée du nazisme, qui prendra son expression la plus flagrante lors d’une cruelle séance d’interrogatoire menée par Dolores Umbridge (Imelda Staunton).

S’il pourra s’avérer nécessaire pour les spectateurs n’ayant pas lu les romans de revisionner les deux volets 5 et 6 afin de revoir quelques notions, la division de l’adaptation du tome 7 en deux parties profite indéniablement au scénario, probablement le mieux écrit de toute la saga. En effet, au contraire des précédents films qui enchaînaient les séquences sans toujours s’attarder sur les enjeux dramatiques, le scénario de Harry Potter 7 prend son temps. Et il fait bien, quitte à jouer la carte d’un rythme plus lent. Tout en distillant les indices sur les réponses amenées à être révélées dans le prochain volet, le film réserve une place importante au développement des relations entre les trois protagonistes principaux, dont la cohabitation et le désarroi engendrent forcément des conflits (avec une référence explicite au Seigneur des Anneaux), surtout lorsque la jalousie amoureuse pointe le bout de son nez. L’occasion pour David Yates de développer les sous-textes suggérés dans le roman et de s’autoriser davantage de sensualité, de tension sexuelle, voire d’extrapoler en créant de toute pièce une scène de danse mélancolique et émouvante entre Harry et Hermione.

harrypotter7_04Si l’écriture gagne en finesse, la mise en scène prend elle aussi de l’ampleur, notamment lorsque David Yates utilise les superbes décors désertiques qui environnent les trois héros lors de leur périple, filmant l’immensité pour suggérer la solitude, tout en entretenant une ambiance pesante grâce à la photographie chiadée d’Eduardo Serra et la composition élégante et inventive d’Alexandre Desplat. Dans Harry Potter 7, Yates travaille son atmosphère mais ne néglige pas pour autant l’action, bel et bien présente à l’appel, survenant parfois de manière fulgurante pour plonger les héros dans des courses-poursuites haletantes (l’évasion de Privet Drive, la poursuite dans les bois avec les Rafleurs) et de violents duels à la baguette qui ressemblent à des fusillades, ou les confronter à des agressions surprises.

Parmi les plus grandes réussites, on citera l’excellentissime séquence qui conclut la visite de Harry et Hermione à Godric’s Hollow, la ville natale du héros : une scène malsaine où la montée de tension se conclut par une explosion empreinte d’une folie faisant brusquement flirter la saga Harry Potter avec le genre du film d’horreur. Au rang des belles surprises formelles, le film atteint l’un de ses moments de grâce avec le récit du conte des Trois Frères, à savoir l’histoire des Reliques de la Mort racontée dans le recueil de Beedle le Barde légué par Dumbledore à Hermione. Entièrement réalisée par un jeune cinéaste allemand du nom de Ben Hibon, cette séquence animée de toute beauté bénéficie d’une approche graphique très européenne et joliment stylisée, imprimant à l’œuvre une incroyable puissance poétique.

Harry Potter and the Deathly Hallows Part 1Au cours de ces neuf ans à habiter les personnages de Harry Potter, les acteurs ont eux aussi pris de l’épaisseur, de Daniel Radcliffe qui n’a jamais aussi bien traduit les conflits intérieurs du héros au décidément talentueux Rupert Grint qui dévoile la face sombre de son personnage. Mais c’est surtout Emma Watson, jusqu’alors un peu à la traîne (et parfois laissée de côté par le scénario), qui crée la surprise : ayant éliminé tous ses tics de jeu, l’actrice révèle un naturel et un potentiel émotionnel qu’on ne lui connaissait pas, et ce dès sa toute première apparition à l’écran.

Les acteurs secondaires ne sont pas en reste : Alan Rickman se fait rare mais marquant à chacune de ses interventions en Severus Snape, Tom Felton apparaît plus tourmenté que jamais en Drago Malefoy, et Ralph Fiennes réussit une fois de plus le tour de force d’être pris au sérieux en Lord Voldemort avec un maquillage qui, sur d’autres traits, aurait pu paraître grotesque. Du côté des nouveaux venus, si le peu de présence à l’écran de Bill Nighy en Ministre de la Magie laisse un arrière-goût de frustration, Rhys Ifans fait en Xenophilius Lovegood très convaincant, dans le registre barjo comme dans celui de l’homme désespéré, le temps de deux scènes dont la seconde laisse un véritable sentiment de malaise.

Avec tout cela, c’est l’humour qui est un peu laissé de côté, les enjeux ne prêtant plus vraiment aux punchlines et aux gags, exceptés la scène des « 7 Potters » (qui réserve une vision comique qui risque de faire jaser) et le « casse » mémorable dans le Ministère de la Magie, un lieu dont l’exploration renvoie aux plus grandes œuvres d’anticipation, Brazil en tête.

Plutôt que de jouer la carte du cliffhanger de dernière minute, Harry Potter et les Reliques de la Mort – Partie 1 se clôt sur une séquence dont nous ne révélerons pas la teneur mais qui change la donne sur la bataille destinée à exploser dans l’ultime long métrage, celui qui clôturera définitivement le chapitre Harry Potter au cinéma. Autant dire que cette première partie nous a bien mis l’eau à la bouche.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 15 novembre 2010

 

 

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