Critique : ‘Harry Potter et l’Ordre du Phénix’, de David Yates

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Nouvel opus et nouveau réalisateur pour la saga Harry Potter adaptée de l’œuvre fleuve de J.K. Rowling. Se voyant confier la tâche ardue de porter à l’écran le tome à ce jour le plus difficile à adapter, David Yates s’en tire avec les honneurs et centre le récit sur l’essentiel, sans jamais perdre de vue les détails qui font le charme de l’univers du jeune sorcier. Harry Potter et l’Ordre du Phoenix adopte une tonalité plus mature que les épisodes précédents, la magie opérant toujours mais se mêlant cette fois à des passages résolument sombres voire très durs. Un film riche en péripéties, en thématiques fortes et en contenu émotionnel. En un mot : bravo.

Lord Voldemort est de retour. Harry a assisté en direct à sa résurrection et Dumbledore l’a publiquement annoncée. Après un été frustrant passé à Privet Drive, à l’écart du monde des Sorciers, Harry est un jour attaqué par des Détraqueurs en présence de son cousin Dudley. Contraint d’utiliser la magie pour se défendre, il reçoit immédiatement après une lettre l’informant qu’il est expulsé de l’école Poudlard pour avoir enfreint la règle. Mais il apprend dans la foulée que Dumbledore s’est arrangé pour qu’il passe une audience au Magenmagot, le tribunal des sorciers. Lorsqu’il est finalement innocenté, Harry est emmené au quartier général de l’Ordre du Phoenix, une organisation secrète destinée à lutter contre Voldemort. Mais tandis que ce dernier est bien décidé à monter en puissance, le Ministère de la Magie ne croit pas à son retour et tente de discréditer Dumbledore. La vie à Poudlard risque de s’en trouver bouleversée…

harrypotteretlordreduphenix_wp04Le premier sujet de satisfaction devant ce nouvel opus de Harry Potter tient à l’extraordinaire unité de l’ensemble de la saga. Chaque épisode vient apporter une pierre supplémentaire à l’édifice et se distingue des autres par le style propre de son réalisateur, tout en conservant de manière cohérente les codes visuels imposés depuis le tout premier long métrage, Harry Potter à l’Ecole des Sorciers. Autant prévenir tout de suite, ceux qui n’entretiennent pas une certaine familiarité avec l’entourage de Harry Potter risquent de se retrouver parfois un peu largués : arrivé à ce stade de la saga, il n’y a aucune raison pour que David Yates prenne le temps de rappeler la teneur des épisodes passés ou encore de resituer les personnages. Rien d’alarmant toutefois pour ceux qui n’auraient pas « révisé », le récit se suffit largement à lui-même pour constituer un film à part entière. Quant aux fans du roman, ils auront l’immense bonheur de découvrir qu’aucune concession n’a été faite pour satisfaire ceux qui prendraient le train en marche. Il n’était pourtant pas gagné qu’une série de blockbusters dont les enjeux commerciaux sont aussi colossaux ne se perde pas en route et parvienne à maintenir jusqu’au bout et avec une fidélité aussi scrupuleuse l’esprit des romans de J.K. Rowling. C’est le cas jusqu’à présent, une impression que vient confirmer Harry Potter et l’Ordre du Phénix.

harrypotteretlordreduphenix_02Le pari de débuter une série de longs métrages par une œuvre destinée au jeune public pour glisser ensuite vers des enjeux de plus en plus adultes était pour le moins risqué. Après un premier opus délicieusement rafraîchissant, Chris Columbus paraissait ainsi se heurter à un dilemme de taille : faire évoluer la saga risquait de déplaire à ceux qui ne voyait en elle que le nouveau phénomène rassembleur pour gamins. La faiblesse de Harry Potter et la Chambre des Secrets, divertissant mais un peu fouillis dans sa seconde partie, tenait précisément à cette incapacité à prendre parti entre les deux voies envisageables, celle de s’assurer le public le plus large possible ou celle de respecter l’évolution prévue par Rowling. S’il faut être reconnaissant à Alfonso Cuaron d’une chose, c’est d’avoir tranché la question et choisi la seconde option avec Harry Potter et la Prisonnier d’Azkaban, dont l’esthétique burtonnienne imposait de nouveaux standards artistiques et redéfinissait le ton de la saga. Toutefois, c’était Mike Newell qui réalisait le volet le plus abouti avec Harry Potter et la Coupe de Feu, film flamboyante jouant sur un parfait dosage entre l’action et le développement des personnages, en plus de mettre subtilement en opposition la fraîcheur des scènes romantiques et la noirceur du dénouement.

Adoptant une approche encore plus pessimiste, David Yates continue sur la lancée de son prédécesseur et imprime le film de sa propre vision tout en respectant les codes imposés. Les allusions aux événements du passé s’intègrent ainsi avec le plus grand naturel dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, film qui vogue pourtant vers de nouveaux horizons et évite toute impression de répétition.

Parmi les six tomes parus jusqu’à présent, le cinquième est certainement le plus difficile à appréhender. Assurant la transition entre l’enfance du héros et son passage à l’âge adulte, l’histoire fait apparaître de nombreux enjeux et personnages nouveaux, auxquels sont associés une multitude de sous intrigues d’importance variable. Alors que l’on pouvait craindre d’assister à un méli-mélo de saynètes superficiellement abordées, David Yates parvient grâce à des choix judicieux à remodeler le récit pour lui conférer une cohérence bienvenue. En plus d’être un cauchemar à adapter, le cinquième tome est aussi le plus mal aimé de tous. Ce qui n’est pas parfaitement juste car, si l’équilibre global du roman s’avère moins rigoureux qu’à l’accoutumée, les thématiques prennent énormément d’ampleur, en même temps que les enjeux affectifs gagnent en profondeur. David Yates et son scénariste Michael Goldenberg (Peter Pan), qui prend le relai de Steven Kloves, semblent l’avoir fort bien compris.

Dans cette nouvelle aventure, Harry quitte le monde surprotégé et un peu fou de son enfance et voit son univers s’élargir. Alors que les problématiques liés à Poudlard représentaient jusqu’alors l’essentiel de ses préoccupations (la maison de Gryffundor allait-elle gagner plus de points que Serpentard ? Harry parviendrait-il à attraper le vif d’or ? Allait-il enfin rabattre la caquet de Drago Malefoy ?), le jeune garçon prend à présence conscience de son environnement politique.

Dès le début de l’histoire, Harry est accusé à tort d’avoir illégalement fait usage de la magie devant un Moldu – superbe scène d’attaque des Détraqueurs –, mais il ne réalise pas encore à quel point le Ministère de la Magie est miné par la corruption. Parmi les nouveaux arrivants dans la galerie de personnages, on ne peut passer à côté de Dolores Ombrage (Imelda Staunton), d’abord envoyée comme simple professeur puis nommée Grande Inquisitrice de Poudlard par Cornelius Fudge. Avide de pouvoir, Ombrage fait basculer la vie de Harry et celle de toute l’école en imposant décrets sur décrets. Si le scénariste a clairement opéré un tri parmi les événements qui marquent sa montée en force dans le roman, il en a toutefois conservé l’essentiel, à savoir la dictature et le pouvoir tentaculaire qui s’instaurent, à grand renfort de bureaucratie et de retour aux valeurs réactionnaires.

Dans le rôle d’Ombrage, Imelda Staunton (Vera Drake) fait mouche avec son style faussement chaleureux, ses minauderies insupportables et autres faux toussotements, en parfait contraste avec les traitement vicieux dont elle gratifie les élèves rebelles. A signaler une séquence parfaitement malsaine au cours de laquelle Harry est obligé de se rendre dans l’ambiance rose bonbon de son bureau pour subir un traitement extrêmement sadique. Une allusion on ne peut plus claire aux châtiments corporels infligés par le passé aux écoliers anglais, les réformes d’Ombrage faisant d’ailleurs régresser Poudlard au puritanisme d’antan.

harrypotteretlordreduphenix_09Outre la dictature sur la pensée imposée par Ombrage, une oppression qui va jusqu’à frapper les professeurs, une autre thématique phare semble s’amorcer dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, celle de l’aversion de certains clans de sorciers pour les « Sangs-mêlés » (comme Harry) et pour les « Sang-de-bourbe » (sorcière issue de parents moldus, comme Hermione). Tandis que Voldemort prône une véritable épuration raciale, le comportement de délation de la brigade inquisitoriale d’Ombrage n’est pas sans rappeler celui des jeunesses hitlériennes. On se souvient que Harry Potter et la Coupe de Feu plongeait le jeune sorcier dans une ambiance idéologiquement proche puisque les Mangemorts qui apparaissent dans le cimetière arboraient des tenues avec longs chapeaux pointus évoquant les costumes du Ku-Klux-Klan.

Si le film restitue avec succès les enjeux globaux, la plus belle réussite reste le traitement du personnage de Harry Potter lui-même, interprété par un Daniel Radcliffe dont le jeu a considérablement gagné en intensité et en maturité au fil des années – le passage par la case théâtrale n’y est peut-être pas pour rien. Forcé à faire le deuil de son enfance, Harry voit progressivement tous ses repères affectifs s’effondrer.

Alors qu’Harry Potter et la Coupe de Feu s’attardait sur les découvertes des premiers émois amoureux de l’adolescence, Harry Potter et l’Ordre du Phénix décrit davantage les tourments et les doutes associés à cette difficile période de la vie. Se sentant négligé par ses amis et par Hagrid, les figures rassurantes qui l’entouraient s’effritent, entre Dumbledore qui n’est peut-être pas le pilier infaillible qu’il croyait et surtout son père James qui s’avère ne pas avoir été l’homme merveilleux qu’il s’imaginait. La violence de certaines révélations risque de déplaire à ceux qui ne veulent voir en Harry Potter qu’un conte pour enfants, d’autant plus que cette violence se double d’un vent de rébellion de plus en plus perceptible chez les jeunes gens.

David Yates s’impose à l’instar de Mike Newell comme un excellent directeur d’acteurs. Rares mais précieux, quelques passages d’une délicieuse fraîcheur viennent rappeler la touche « teen-movie » de l’opus précédent – on pense notamment aux séquences d’entraînement de l’A.D. (Armée de Dumbledore), aux conversations étranges avec Luna Lovegood (Evanna Lynch) ou encore à la scène très réussie de premier baiser avec Cho (Katie Leung). L’émotion est distillée avec pudeur et la caméra capte avec sobriété les échanges de regard lourds de sens, notamment lors des séquences entre Sirius (Gary Oldman, excellent) et Harry ou encore des rencontres furtives avec Dumbledore. L’enchaînement certes très fluide mais un tantinet rapide de certaines séquences vers le milieu du film (l’inspection des professeurs, la blessure de Arthur Wesley) se voit largement compensé par un climax époustouflant, pas seulement parce qu’il est fortement pourvu en effets spéciaux mais aussi parce qu’il fait littéralement exploser l’émotion latente pendant le reste du métrage. Dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, David Yates a l’intelligence d’utiliser le spectaculaire – en l’occurrence un combat entre sorciers, dantesque et esthétiquement sublime – pour aboutir à un véritable pic d’émotion qui survient au moment le plus inattendu, redonnant au moyen de quelques images un sens nouveau aux événements passés les plus anodins. La composition musicale de toute beauté signée Nicholas Hooper fait beaucoup pour le film, conférant aux scènes les plus importantes un impact supplémentaire.

Finalement, après ce Harry Potter et l’Ordre du Phénix qui remplit pleinement son contrat et va même au-delà des espérances en termes de puissance dramatique, on regrette juste que la suite n’arrive sur les écrans que fin 2008. L’attente sera difficile, mais on se réjouit d’avance que ce soit à nouveau David Yates qui prenne les commandes du projet.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 5 juillet 2007

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