Critique : ‘Inside Man’, de Spike Lee

0

Il est des films dont on sent dès les premières minutes qu’ils vont vous embarquer plus loin que leur sujet ne le laisse présager. Énième histoire de braquage à grande échelle mettant en scène le meilleur flic de la ville dans un duel sans merci avec le cerveau d’un gang ultra-organisé, Inside Man ne paie pas de mine sur le papier et pourrait donner l’impression de miser exclusivement sur son casting cinq étoiles. Spike Lee, cinéaste ô combien engagé, chercherait-il à faire avaler la pilule d’un plat un peu trop réchauffé eu égard aux attentes de ses admirateurs ? Rien n’est moins sûr…

Tandis qu’il doit répondre de sa conduite lors d’une précédente affaire qui a mal tourné, l’inspecteur Frazier (Denzel Washington) du NYPD se voit offrir une occasion de briller en prenant en main un spectaculaire braquage de banque doublé d’une prise d’otages. Mais le cerveau du casse, un certain Dalton Russell (Clive Owen), va lui donner plus de fil à retordre que prévu : posé, intelligent, il semble avoir tout planifié à l’avance. C’est alors qu’intervient une mystérieuse négociatrice, Miss White (Jodie Foster), dont les connections haut placées semblent indiquer que l’affaire n’est pas si simple qu’elle en a l’air…

Si Inside Man ne possède pas la gravité d’un La 25ème Heure (2002), dernière perle en date du réalisateur, il n’a rien non plus du thriller hollywoodien éculé ni du film de casse débonnaire à la Ocean’s Eleven et sa suite. Un monologue de Clive Owen placé sur le ton de la confidence en guise d’ouverture, suivi d’une explosion d’images et de musique bollywoodienne enchanteresse (remix de Chaiyya Chaiyya interprété par Sukhwinder Singh et Sapna Awasthi), et c’est parti pour deux heures de pur plaisir menées tambour battant par un Spike Lee très en forme et un parterre de comédiens tous plus inspirés les uns que les autres.

S’appuyant sur un scénario non-linéaire qui mélange subtilement le pendant et l’après-braquage – à travers les interrogatoires notamment –, le réalisateur s’amuse à jeter la confusion dans les esprits. On devine que l’inspecteur et son ennemi juré partagent évidemment plus de points communs qu’ils ne l’imaginent, bien que Frazier continue de se persuader qu’il est seul à agir au nom de la justice.

Les apparences sont parfois trompeuses et personne n’est vraiment blanc ou noir dans l’affaire. C’est ce qu’illustrent aussi, bien malgré eux, les malheureux otages du quatuor de gangsters, contraints qu’ils sont de revêtir la même tenue que leurs bourreaux afin de brouiller les pistes.

Comme le dit l’un des gamins rescapés de l’affaire – puisque le film est égrené par les interrogatoires des otages, postérieurs à l’action qui nous occupe – « derrière le masque, ils se ressemblent tous« . C’est là l’idée maîtresse de Inside Man, intelligemment distillée tout au long de cette histoire pétrie d’une ironie mordante.

Passés les nombreux plans du générique montrant la ville de New York sous toutes ses coutures, Inside Man se recroqueville sur les intérieurs, laissant à plus d’une reprise dubitatif sur la véritable identité de cet « Homme de l’Intérieur ». Le théâtre du crime, c’est bien sûr la Manhattan Trust Bank investie par Russell et ses acolytes, symbole ultime de la formidable réussite d’Arthur Case (Christopher Plummer) dont la réputation vertueuse n’est plus à faire.

Face à la menace représentée par le nouveau maître des lieux, le NYPD se tapit dans de sombres camions garés au pied de l’immeuble. Même la rue, exposée en vue aérienne alors que débarquent les forces de police, semble se confondre avec un lieu clos.

Derrière l’alibi confortable du film de genre et loin de tout manichéisme pesant, Spike Lee dresse en filigrane le portrait désolant d’une Amérique repliée sur elle-même, sclérosée par des préjugés raciaux dramatiquement amplifiés depuis le drame du 11 Septembre, comme en témoigne la scène de l’arrestation musclée de l’otage Sikh. Le bon flic interprété par Denzel Washington n’est d’ailleurs pas lui-même irréprochable sur ces questions, loin s’en faut.

Toutefois, si Inside Man agite habilement quelques messages grinçants, le film n’en reste pas moins un divertissement savoureux capable de faire monter la pression en quelques plans comme de faire rire franchement la minute d’après, sans que l’ambiance générale pâtisse à aucun moment de ce mélange des genres.

On attendait beaucoup de la confrontation de ces deux merveilleux comédiens que sont Denzel Washington et Clive Owen. Là encore, Inside Man ne déçoit pas, rappelant à qui en douterait encore à quel point Spike Lee est un étonnant directeur d’acteurs. Mis à part le fait que le temps ne semble décidément pas avoir de prise sur lui – à 52 ans, il en paraît tout juste 40 –, Denzel Washington compose un Frazier tout en nuance, aussi arrogant qu’attachant, avec l’aisance et le naturel confondants qui le caractérisent.

A l’autre bout du fil, Clive Owen impressionne tout autant, conférant à son personnage une sorte de désinvolture mélancolique dont le charme entêtant marque tout le film de son empreinte, et ce bien qu’il en traverse la majeure partie dissimulé derrière un masque.

Côté seconds rôles sympathiques, on retrouve Willem Dafoe en flic un peu rigide, rôle dont il s’acquitte impeccablement, ainsi que l’excellent Chiwetel Ejiofor (Dirty Pretty Things, Quatre Frères) dans la peau de l’adjoint zélé de Denzel Washington. Mais l’on retiendra surtout la prestation de Jodie Foster, dans un réjouissant contre-emploi qui balaye d’un trait son personnage ennuyeux de mère courage à l’affiche du récent et très convenu Flight Plan.

Avec Inside Man, le cinéaste s’amuse et nous amuse tout autant. Rythmé, surprenant, malin, absolument jubilatoire, le dernier Spike Lee Joint est à consommer sans modération.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 4 mars 2006

 

Share.