Critique : ‘Jacquou le Croquant’, de Laurent Boutonnat

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En 2007, Laurent Boutonnat revient à la réalisation avec un long métrage ambitieux, adapté du célèbre roman d’Eugène Le Roy : Jacquou le Croquant. Fort d’un confortable budget (25 millions d’euros) et d’un casting alléchant, le réalisateur délaisse l’ambiance morbide qui faisait le charme troublant de son précédent film pour nous entraîner dans une aventure trépidante portée par un héros rebelle comme on les aime. Si la sauce ne prend pas totalement en dépit d’une durée conséquente, Jacquou le Croquant force indéniablement la sympathie, ne serait-ce que de par sa volonté farouche de raviver un genre tristement tombé en désuétude dans nos contrées.

Périgord, 1815. Le jeune Jacquou mène une vie paisible avec ses parents, dans une petite maison nichée en pleine forêt. Mais une chasse organisée par le puissant comte de Nansac tourne mal et ses parents sont agressés à leur domicile par les gardes de ce dernier. Acculé à user de la légitime défense, le père de Jacquou tue l’un d’entre eux, avant de s’enfuir. Il sera finalement capturé et condamné sans pitié, malgré les efforts des siens pour faire alléger sa peine. Lorsque sa mère meurt de chagrin, peu de temps après, Jacquou se retrouve seul au monde. Parviendra-t-il à se venger ?…

Pour un film épique exhalant le vent de la révolte, celle des laissés-pour-compte exploités par les nobles sans cœur, Jacquou le Croquant manque incontestablement de souffle. Le constat est sans appel, et ce malgré les efforts déployés par Laurent Boutonnat et son équipe pour nous faire vibrer aux côtés de ces héros dont les destinées appellent naturellement à l’empathie. La faute à de nombreuses lourdeurs auxquelles la mise en scène n’est malheureusement pas étrangère.

Surlignés à l’excès, étirés à l’aide de ralentis souvent malvenus, les événements tragiques déterminants qui ponctuent les jeunes années du futur héros – disparition du père et mort de la mère – peinent souvent à susciter l’émotion. L’abus de gros plans (voire de très gros plans), en particulier, empêche constamment cette belle histoire d’atteindre le degré d’ampleur à laquelle elle prétend de par son sujet. A force de coller de trop près à ses personnages, le réalisateur en oublie parfois de les faire évoluer pleinement dans l’espace, un écueil qui se répètera jusqu’au climax du film, moins puissant que prévu malgré la justesse de la cause défendue.

Le traitement manichéen de certains personnages clés est sans doute pour quelque chose dans cette impression mitigée. Le comte de Nansac (Jocelyn Quivrin), qui règne sur la région aidé de ses acolytes dévoués et peu finauds, aurait mérité d’être davantage creusé ou, au contraire, de se montrer plus excessif, pour s’imposer comme l’ennemi charismatique approprié à ce type de récit.

Les premières scènes laissent pourtant présager d’un énergumène intrigant – il toise ses adversaires sans quasiment dire un mot –, mais la déception s’installe inexorablement dès lors que l’on s’aperçoit que ce regard énigmatique ne dissimule aucune profondeur, et ce même si Jocelyn Quivrin ne dépare pas dans le rôle.

La même chose peut être dite des parents de Jacquou, trop succinctement esquissés, trop idéalisés pour être crédibles. Le père (Albert Dupontel) est brave et aimant, la mère (Marie-Josée Croze) est douce et protectrice. La petite famille qu’ils forment avec leur fils Jacquou (Léo Legrand) dégage un parfum diffus d’anachronisme, tant les liens qui les unissent paraissent modernes pour l’époque (le début du XIXème siècle). Ce sentiment est encore exacerbé dans cette scène où, béat d’admiration devant sa mère affairée, le petit Jacquou lâche un « Tu es belle, maman » parfaitement incongru dans la bouche d’un enfant de cet âge.

Cela étant dit, Jacquou le Croquant possède bel et bien un pouvoir de séduction qui survit à ces maladresses patentes, pour peu que l’on accepte de s’y laisser prendre. Si le film vogue à mille lieues des envolées lugubres de Giorgino, le premier film de Laurent Boutonnat, il n’en recèle pas moins quelques passages très noirs, qui se concentrent pour la plupart justement dans cette première partie du film, tout entière consacrée à l’enfance broyée de l’intrépide Jacquou. Une première partie très longue, esthétiquement soignée, dont les plus belles scènes se déroulent au beau milieu de décors sombres, pluvieux ou enneigés, si chers au collaborateur privilégié de Mylène Farmer. Le petit Jacquou représente indubitablement le point fort de cette première heure, mélange de détermination et de vulnérabilité propres à son jeune âge et admirablement restituées par le très prometteur Léo Legrand.

Plus généralement, c’est lorsque Laurent Boutonnat s’intéresse aux enfants, qu’il adopte leur regard tour à tour naïf et lucide, que la sincérité de son propos rejaillit avec le plus de force. Les enfants étaient déjà au cœur de l’intrigue de Giorgino, fantômes insaisissables réincarnés à travers le personnage innocent de Giorgio Volli. Dans Jacquou le Croquant, ils sont livrés à eux-mêmes mais résolus à se faire une place dans le monde hostile et glacial des adultes. A ce titre, la scène la plus importante du film, la plus émouvante aussi, est certainement celle du procès du père de Jacquou, qui est entièrement perçue de leur point de vue.

Dès l’instant où Jacquou a lui-même atteint l’âge adulte sous les traits de Gaspard Ulliel, il paraît soudain passionner un peu moins le réalisateur. Est-ce parce que le personnage a trop parfaitement réalisé sa mue, après tous ces drames ? Le comédien incarne pourtant un Jacquou convaincant, avec ce qu’il faut d’insolence et d’intransigeance pour s’imposer comme le sauveur que tous attendent. Mais il faudra attendre que le héros se frotte à la Galiote (Bojana Panic), une jeune fille au tempérament très juvénile derrière son air arrogant, pour que revive le Jacquou que l’on a tellement aimé durant la première heure.

De même, sa relation filiale avec le curé Bonal (Olivier Gourmet) et le Chevalier (Tchéky Karyo), qui court sur les deux parties du film, se révèle particulièrement réussie sur la durée, les deux personnages offrant un contrepoint satisfaisant aux figures désincarnées des parents. On a plaisir à voir les uns et les autres grandir ou vieillir – une quinzaine d’années s’écoulent au total – , tandis que les décors et les costumes bénéficient d’un soin égal et remarquable tout du long.

Jacquou le Croquant est un spectacle imparfait, souvent bancal, qui nous laisse dans un premier temps avec des sentiments partagés. Pourtant, les nombreux défauts n’empêchent pas au final la fraîcheur, l’idéalisme et la générosité de l’emporter irrésistiblement. Ce qui n’est pas rien.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 décembre 2006

 

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