Critique : ‘Je suis un évadé’, de Mervyn LeRoy

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Réalisé par Mervyn LeRoy en 1932, Je suis un évadé est un long métrage choc adapté du non moins virulent récit autobiographique de Robert E. Burns. Auréolé d’éloges critiques, banni en Georgie (bien que le nom de cet Etat ne soit jamais mentionné), le film provoquait un véritable séisme lors de sa sortie en novembre 1932, abasourdissant l’opinion publique au point de contribuer à inciter le gouvernement à entreprendre une réforme profonde du système pénitencier. Superbement interprété par Paul Muni, le film continue de faire froid dans le dos, encore aujourd’hui.

Sorti décoré de la Première Guerre Mondiale, James Allen a l’intention d’exercer désormais un métier qui lui plaît. Parti chercher du travail dans un autre Etat, il se retrouve injustement accusé de complicité dans une attaque à main armée. Il est aussitôt envoyé au bagne où l’attend une peine de dix ans de travaux forcés. Au bout d’un an de cet enfer, il est déterminé à ne pas attendre plus longtemps pour retrouver sa liberté. Grâce à l’aide d’un autre forçat, il parvient à s’évader…

je_suis_un_evade_01Je suis un évadé (I am a Fugitive from a Chain Gang en VO) s’articule autour de la quête désespérée de liberté d’un homme comme les autres. Rescapé de l’enfer des champs de bataille, lassé de la discipline et de la routine de l’armée, James Allen (Paul Muni) n’a d’autre aspiration que de mener sa vie comme il l’entend, de vivre ses passions jusqu’au bout – il souhaite poursuivre une carrière d’ingénieur dans le bâtiment – sans jamais plus céder à la moindre pression, quelle qu’elle soit – celles de son frère aîné, par exemple, qui souhaiterait le voir reprendre l’usine familiale.

N’était le contexte de l’après-guerre, les préoccupations de ce jeune homme n’ont rien que de très moderne, en somme. Cruelle ironie du sort, la vie de ce citoyen sans histoire sera placée sous le signe de la captivité, physique comme psychologique. Une captivité dont Allen n’aura de cesse de chercher à s’extraire, par tous les moyens.

je_suis_un_evade_05Paul Muni livre une éblouissante composition dans le rôle de cet homme condamné par le destin. Sans jamais en faire trop, il navigue entre les extrêmes, l’espoir fou et le désespoir abyssal, parfois au cours d’une seule et même scène. Sa capacité à exprimer les diverses émotions qui ébranlent son personnage est tout simplement admirable. La qualité de son jeu, l’empathie à laquelle il invite naturellement, contribuent grandement à conférer au long métrage la crédibilité nécessaire à la prise de conscience qu’il cherche à susciter.

Car avec Je suis un évadé, Mervyn LeRoy réalise un film éminemment engagé, qui fustige sans ménagement toute l’horreur des bagnes, lieux de non-droit où les petits voyous côtoient les grands criminels, où tous les êtres humains sans exception sont traités plus durement que du bétail. Les conditions déplorables d’hygiène, la nourriture exécrable, les pratiques sadiques des gardiens – qui viennent, le soir, battre à coups de latte le forçat le moins énergique de la journée – , les malades qu’on laisse mourir dans l’indifférence…

je_suis_un_evade_06Tout aussi ahurissante est la fierté mal placée du gouverneur en place, mortellement vexé lorsque les atrocités sur lesquelles il ferme les yeux sont dévoilées au grand jour. La charge est d’autant plus rude qu’elle est magnifiquement orchestrée par le réalisateur.

La valeur de témoignage du film n’enlève rien à son efficacité en tant que divertissement : Je suis un évadé se suit comme une fiction palpitante, soutenue par une réalisation nerveuse, un montage percutant et une interprétation sans faille. S’il s’affirme avant tout comme un drame – un drame au rythme soutenu mais jamais précipité –, le film réserve néanmoins plusieurs scènes d’action haletantes, parmi lesquelles une belle course-poursuite en voiture le long des chemins sinueux de montagnes.

Histoire d’une fuite éperdue, énorme coup de pied dans la fourmilière de son époque, Je suis un évadé secoue de bout en bout, jusqu’à la dernière seconde.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 30 novembre 2006

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