Critique : ‘Jumper’, de Doug Liman

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A partir d’un concept très fun et riche de possibilités visuelles et narratives – les sauts de téléportation –, Doug Liman se fourvoie avec Jumper dans un film d’action téléphoné, dénué de tout enjeu dramatique si ce n’est de parvenir à « sauver la fille ». Sans espérer de miracle, on était en droit d’attendre un film plus mûr et plus construit en lieu et place d’un épisode de série télévisée à gros budget réalisé de manière épileptique.

le réalisateur de La Mémoire dans la Peau s’attaque au film de superhéros avec ce Jumper conçu comme une variation moderne du genre, débarrassée de ses conventions habituelles telles que le costume ou encore le thème de la solitude du sauveur de l’humanité. Non seulement David Rice (Hayden Christensen) évolue dans l’espace vêtu de ses habits de tous les jours, mais il se voit adjoindre les services de l’un de ses semblables, lui aussi en perpétuelle fuite de son passé. Soit.

jumper_02Jumper commence donc sous les meilleurs auspices, comme une sorte de mélange improbable entre Spider-Man et la série Sliders. Au premier, le film emprunte la narration complice en voix-off, l’inévitable enjeu de « la plus belle fille de la classe que le lycéen timoré ose à peine approcher » et bien sûr la découverte ludique des nouveaux pouvoirs – la téléportation, en l’occurrence.

De la seconde, il reprend le concept et l’esthétique des distorsions du continuum spatio-temporel, appelées ici « Jump Scars ». Cela étant, le jeune David, âgé seulement de quinze ans au début du film (il est alors interprété par Max Thierot), laisse aussi entrevoir une petite « tendance Light Yagami » (le héros de Death Note) en inaugurant ses exploits par le vol purement égoïste d’une banque, méfait qui lui assurera mine de rien un certain confort dans les années qui suivent. Devenu adulte quelques plans plus tard, il semble plutôt content de lui, et peu disposé à rembourser le butin comme il s’y était engagé à l’époque. Et c’est un peu sur cette pente cynique que l’on aurait aimé voir Jumper s’aventurer plus avant : quitte à briser les règles de la mythologie du super-héros, autant le faire dans les grandes largeurs.

Malheureusement, les bonnes choses ont une fin et David ne reste pas longtemps grisé par la puissance surgie de nulle part que lui procurent ses facultés hors du commun. Et le film de sombrer avec lui.

jumper_01Après un premier tiers certes très expéditif dans sa narration – le moins que l’on puisse dire est que David ne s’étonne pas longtemps de ce qui lui arrive – mais agréablement divertissant grâce aux voyages dépaysants que s’offre notre héros un peu partout sur la surface du globe, Jumper perd très nettement en altitude en faisant revenir sur le devant de la scène le personnage de Millie, la fameuse copine de classe dont il était amoureux transi durant l’adolescence. Cette romance d’une rare tiédeur vient malencontreusement plomber l’ambiance du film au moment où l’intrigue commençait timidement à prendre tournure avec l’arrivée brutale dans la vie tranquille de David du Paladin Roland (Samuel L. Jackson), impitoyable exterminateur de Jumpers.

Si les minauderies insupportables de Rachel Bilson ne sont pas étrangères à l’ennui qui s’installe à chacun des (nombreux) face à face des deux tourtereaux, force est de constater que le personnage de Millie est particulièrement mal écrit et surtout complètement inutile. Une faiblesse qui s’accorde avec l’orientation simpliste adoptée par Jumper à mesure que les minutes passent. Véritable boulet pendant la majeure partie du film, elle ne paraît pas avoir de raison d’être autre que de donner à David l’objectif ultime de la tirer des griffes de Roland, qui finit bien sûr par la prendre en otage.

Si c’est là la seule quête que Doug Liman et son scénariste David S. Goyer ont trouvé à donner à leur superhéros, c’est un peu faiblard, en plus d’être en retard d’une bonne dizaine d’années.

L’espoir ne viendra pas non plus de Griffin, le deuxième Jumper qui vient prêter main forte à David. Jamie Bell a beau apporter une petite touche de folie bienvenue au long métrage, il ne peut pas lutter contre un scénario qui prend l’eau de façon dramatique, réduisant au passage son personnage au statut de simple faire-valoir de Hayden Christensen, là où il y avait matière à construire un tandem un tantinet excitant.

jumper_03On pourra toujours arguer que les fameux jumps de nos deux compères sont réussis du point de vue des effets spéciaux – si l’on fait abstraction de l’atroce bouillie visuelle que représente leur poursuite idiote aux quatre coins de la Terre vers la fin –, le fait est que Jumper ne va strictement nulle part. C’est bien simple : le réalisateur ne parvient pas un seul instant à créer de moment fort et encore moins de scène d’anthologie, trop occupé à faire avancer son intrigue inconsistante à la vitesse de l’éclair sans jamais s’arrêter sur rien, et secouant la caméra à un point tel dans les scènes d’action qu’elles en deviennent souvent illisibles.

Inutile d’espérer le moindre instant suspendu susceptible de laisser entrevoir les doutes existentiels du héros. A croire que la possibilité extraordinaire de se téléporter d’un endroit à l’autre n’entraîne finalement aucune interrogation autre que d’éviter ou non de tourner la poignée pour ouvrir une porte. Quand David et Griffin se rendent en plein centre-ville de Tokyo, c’est pour permettre au second de parader en bagnole devant le premier, au beau milieu de la foule. D’où viennent les Jumpers, d’où sortent les Paladins qui les traquent, on ne le saura pas, du moins pas dans ce premier opus puisque Jumper est prévu – ô originalité – pour être une trilogie. Reste à savoir s’il y aura un prochain épisode…

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 7 février 2008

 

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