Critique : ‘La Vie d’Adèle’, d’Abdellatif Kechiche

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C’est la Palme d’Or 2013. Et une des palmes les plus polémiques de ces dernières années au vu des amabilités échangées par médias interposés entre les membres de l’équipe et le réalisateur Abdellatif Kechiche jusqu’au jour de la sortie du film le 9 octobre dernier. Il faut croire que ce battage chaotique n’a pas découragé les spectateurs qui se sont précipités pour aller découvrir La Vie d’Adèle dès les premiers jours et l’ont hissé à un score honorable (820 340 entrées au 4 novembre selon CBO) en dépit de sa longueur (2h59) qui le prive d’une séance quotidienne par rapport aux autres films. La presse unanime a sans doute contribué à créer l’événement, tant les articles sur le film on inondé le web durant les semaines précédant sa sortie, voire après pour en commenter pas à pas la réception du public ainsi que la sortie du film dans une poignée de salles américaines fin octobre. A cela s’ajoute la clémence inattendue du CSA qui s’est contenté d’interdire le film aux moins de 12 alors même qu’il contient sans doute les scènes de sexe les plus explicites de l’année.

Pour ma part, j’ai suivi mon instinct et ai simplement attendu que le soufflé retombe avant de satisfaire ma curiosité envers cet objet cinématographique si frénétiquement porté aux nues par notre chère presse. Et non seulement je suis loin de partager cet enthousiasme, mais La Vie d’Adèle, son maniérisme, sa froideur, sa longueur excessive, ne m’inspirent que lassitude et me confortent dans mon désintérêt pour le cinéma naturaliste français d’aujourd’hui.

Librement adapté de la bande-dessinée Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, La Vie d’Adèle raconte les premiers émois amoureux d’une jeune fille, Adèle (Adèle Exarchopoulos), à travers sa relation tumultueuse avec une autre fille, Emma (Léa Seydoux), sur une période allant de l’adolescence au début de l’âge adulte. Le film est ainsi séparé en deux parties distinctes sans que la césure soit immédiatement repérable ni que le nombre d’années écoulé entre celles-ci nous soit clairement donné. Si j’ai parlé de cinéma naturaliste, c’est que La Vie d’Adèle, filmé presque entièrement en gros plan afin de ne pas manquer le moindre battement de cil de son héroïne, vibre au rythme de chacune de ses pulsions tout en se doublant d’un discours sans ambigüité sur la lutte des classes et d’une réflexion vague sur l’art en général. Les pulsions dont il est question, c’est bien sûr le sexe, qui s’invite régulièrement à l’écran au détour de scènes exhaustives et très crues, mais aussi la nourriture, et notamment ces spaghettis bolognaise qu’Adèle et ses parents avalent goulûment en très gros plan sans prendre soin de s’essuyer la bouche. Le caractère ostensiblement organique du film est encore appuyé par ces plans nombreux sur le visage d’Adèle défiguré par les larmes et la morve, tellement prisonnière de son tumulte intérieur qu’elle en devient indifférente au regard des autres.

Quant au propos engagé de La Vie d’Adèle, il est contenu dans l’histoire même d’Adèle et d’Emma puisque leur passion ne résiste pas au fossé social et culturel qui les sépare. Là encore, le didactisme est de mise et il est impossible de se tromper sur les intentions du réalisateur en découvrant de quelle façon sont mis en scène les univers respectifs des deux jeunes femmes. D’un côté les parents d’Adèle, adeptes comme nous l’avons dit des spaghettis, c’est-à-dire des repas simples et conviviaux, durant lesquels les conversations restent au ras des pâquerettes ; de l’autre, la mère et le beau-père d’Emma, qui n’ont aucun souci avec son homosexualité et offrent des huîtres à Adèle tout en devisant sur l’art et en la questionnant sur ses ambitions dans la vie. Adèle la discrète veut être institutrice tandis qu’Emma se lance dans une carrière de peintre : on devine aisément quel chemin est supposé être le plus noble, en particulier pour une femme. Le mélange de ces deux mondes contraires, cela donne Adèle qui cuisine des spaghettis bolognaise pour les amis d’Emma, des artistes tous plus snobs et détestables les uns que les autres, personnages fonctionnels écrits a minima à l’image du film lui-même qui semble voguer en eaux troubles sans véritable but.

La Vie d’Adèle est pourtant traversé dans sa première heure de quelques moments inspirés : Adèle désemparée face à la découverte de sa différence, Adèle en proie au coup de foudre lorsqu’elle aperçoit Emma pour la première fois, Adèle et Emma qui échangent leur premier baiser dans l’herbe… les moments de solitude et d’embarras comme les brefs instants d’émerveillement de la jeune fille sont joliment illustrés à l’écran grâce au naturel d’Adèle Exarchopoulos. Les partis pris de réalisation radicaux d’Abdellatif Kechiche se font alors oublier et remplissent enfin leur fonction première qui est de créer une intimité avec le personnage d’Adèle. Malheureusement, ces moments de grâce se font bien trop rares et c’est plutôt à l’inverse un sentiment de détachement qui finit par prévaloir, comme une réaction de défense face à cette proximité imposée durant trois heures avec un personnage qui n’a finalement que peu à offrir.

Difficile en effet de voir dans La Vie d’Adèle la sublime histoire d’amour encensée ici et là, ne serait-ce que parce que l’amour dépeint à l’écran ne repose sur rien si ce n’est quelques (longs) moments de contact charnel. Les personnages manquent de vie, d’épaisseur, et leur rencontre ne crée aucune étincelle passé les premiers instants évoqués plus haut. Au lieu de marquer les esprits comme elle subjugue Adèle, le personnage d’Emma semble être simplement de passage dans son existence, guère aidée par le jeu fade de Léa Seydoux. De la même façon, la rupture des deux amoureuses, mal amenée, ne laisse aucune sensation de vide, tout juste un ennui que vient renforcer une dernière heure inerte, poussive.

Que l’on parle de film d’auteur ou de blockbuster hollywoodien, le constat est aujourd’hui le même : le gros plan est devenu en quelques années la seule et unique façon d’envisager l’approche d’un personnage et en tant que procédé, il se vide peu à peu de son sens, de l’impact qu’il est censé créer pour se muer en simple solution de facilité. Le recours systématique au gros plan n’est-il pas en effet le moyen le plus efficace d’éviter de se donner la peine de composer ses plans ? Or pour un film qui ne recule devant aucune référence pompeuse à l’Art avec un grand A, La Vie d’Adèle ne brille pas par la richesse de son utilisation du langage cinématographique.

C’est bien simple, mis à part quelques plans d’ensemble égrenés ici et là afin d’exprimer la solitude d’Adèle, le seul véritable travail de composition picturale qui vient à l’esprit concerne ces fameuses scènes de sexe qui ont tant fait parler d’elles. On sent là que le réalisateur a jugé qu’il était important de nous montrer les deux actrices entièrement nues sous toutes les coutures dans les positions les plus racoleuses. Kechiche a expliqué avoir souhaité que ces scènes ressemblent à « des tableaux, des sculptures »*… On a surtout l’impression qu’il s’est servi des actrices pour assouvir ses propres fantasmes. Et ces scènes aussi racoleuses qu’interminables, censées exprimer la passion charnelle des deux jeunes femmes, sont tout simplement ennuyeuses à mourir, en plus de nous laisser perplexes à la vue de cette chorégraphie improbable dont l’apothéose consiste à se donner des claques sur les fesses à répétition. On n’est pas loin des acrobaties érotiques ridicules de Juliette Binoche et Jeremy Irons dans Fatale de Louis Malle, en nettement plus long et plus explicite.

L’un des soucis posés par la mise en scène de La Vie d’Adèle avec ses très gros plans, son image instable caméra à l’épaule, est que son maniérisme finit par attirer toute l’attention au détriment du travail des actrices. Autrement dit, c’est le regard du réalisateur qui occupe le premier plan, un regard tour à tour faussement complice du personnage d’Adèle (nous sommes supposés être « avec elle » tout du long), et voyeur l’instant d’après (les nombreux plans gratuits sur ses fesses, la scène de masturbation directement destinée à un public masculin, les scènes de sexe irréalistes entre filles). Cette schizophrénie dans le point de vue adopté met de plus en plus mal à l’aise à mesure que le film se déploie dans toute sa vacuité. Surtout lorsque l’on a en tête l’incroyable polémique qui a précédé la sortie du film, lancée d’abord par les techniciens du film à l’intérieur d’un article publié par Le Monde le 24 mai dernier, au moment du festival de Cannes, puis ravivée par les déclarations diverses des deux actrices principales Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux. Techniciens et actrices, tous se sont accordés à dire que le tournage, qui s’est étendu sur une durée de neuf mois, fut une véritable torture orchestrée par un tyran à la limite du sadisme.

Afin de laisser le bénéfice du doute au réalisateur, je précise qu’Abdellatif Kechiche a publié un droit de réponse à ces critiques assassines dans une lettre ouverte parue le 23 octobre sur le site rue89, une fois le film sorti en salles. On ne saura jamais la vérité mais le fait est qu’il est très rare que les plaintes filtrent d’un tournage, en particulier venant des techniciens du cinéma qui sont rompus à des conditions de travail difficiles.

Concernant les actrices, et plus particulièrement Adèle Exarchopoulos, dix-huit ans seulement au moment du tournage, on a plus d’une fois la sensation désagréable qu’elle a été poussée à bout durant le film afin de rendre certaines scènes plus réalistes, que certains plans lui ont été volés. Si son investissement en tant qu’actrice n’est pas à remettre en cause, le regard de Kechiche se fait tellement vorace et envahissant qu’elle apparaît parfois davantage comme un objet d’étude que comme le sujet du film. Si j’aime par-dessus tout voir un acteur/une actrice se jeter corps et âme dans un rôle, c’est avec le postulat que cet abandon est le fruit de son libre-arbitre, du travail qu’il/elle a effectué en profondeur pour donner vie à son personnage, et surtout pas avec l’idée que le résultat que l’on voit à l’écran pourrait avoir été obtenu à son corps défendant. La fameuse recherche de « vérité » chère au réalisateur justifie-t-elle tous les abus ? Que ces abus aient eu lieu ou non, le plus terrible est de s’apercevoir que beaucoup sont prêts à fermer les yeux dessus si cela peut donner naissance à ce qu’ils appellent un chef d’œuvre.

Une chose est sûre : le crû de Cannes 2013 devait vraiment être sacrément médiocre pour qu’un film aussi débilitant que La Vie d’Adèle fasse à ce point l’unanimité…

Caroline Leroy

*cf. Dossier de presse

 

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