Critique : ‘L’Agence’, de George Nolfi

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L’œuvre de Philip K. Dick est décidément une ressource précieuse pour le cinéma et c’est au tour de George Nolfi, scénariste devenu réalisateur, de se frotter au maître de la science-fiction. A travers la quête d’un homme politique décidé à changer d’existence pour vivre son amour avec une danseuse, L’Agence pose la question du libre arbitre dans un univers où les choix de chacun sont soumis au contrôle absolu de forces invisibles. Sans jamais céder à la débauche d’effets numériques, auxquels il préfère un jeu ludique sur les éléments de décor, Nolfi délivre un film d’action énergique aux accents romantiques, porté par un duo d’acteur pétillant. Si le cadre narratif aurait gagné à être plus fouillé, L’Agence jette les bases d’un questionnement pertinent sur la condition humaine dans le monde ultra-surveillé d’aujourd’hui. Un thriller d’anticipation qui fait mouche, en plus de divertir.

De Blade Runner par Ridley Scott à Minority Report par Steven Spielberg, en passant par Total Recall de Verhoeven, Paycheck de Woo, A Scanner Darkly de Linklater et prochainement Ubik par Gondry, l’œuvre de Philip K. Dick est décidément une source inépuisable de bonnes idées pour le cinéma. On pouvait même encore récemment détecter, dans le récent Inception de Christopher Nolan, quelques relents des concepts incroyables développés dans le roman culte Ubik. A présent, c’est au tour de George Nolfi, scénariste de La Vengeance dans la Peau, de se frotter aux thématiques complexes et ô combien passionnantes du célèbre auteur américain avec L’Agence. Pour son premier long métrage en tant que réalisateur, Nolfi s’en tire avec les honneurs en délivrant un thriller d’action divertissant et inventif, dont le cadre narratif et les personnages auraient certes gagné à être fouillés davantage mais qui pose une poignée de questions pertinentes et résolument d’actualité.

Inspiré de la nouvelle Adjustment Team, L’Agence (en anglais The Adjustment Bureau) plante son décor urbain et dessine l’existence grisante de son personnage principal avec une redoutable efficacité, en quelques minutes seulement. Le film nous invite à faire la connaissance de George Norris (Matt Damon), jeune politique charismatique et ambitieux dont l’insolence suscite l’enthousiasme du public et fait couler beaucoup d’encre dans la presse. Mais lorsque George rencontre Elise (Emily Blunt), une belle jeune femme un brin excentrique dont il tombe follement amoureux, c’est le déclic. Alors qu’il vient tout juste d’encaisser un échec aux élections, George réalise que sa vie n’est pas celle dont il voulait. Dès lors, sa seule préoccupation sera de retrouver Elise coûte que coûte. Mais pour des raisons obscures, des forces omniscientes sont bien décidées à l’en empêcher afin qu’il ne s’écarte pas d’un mystérieux programme nommé « le Plan ».

L’homme est-il maître de son destin ou celui-ci est-il écrit à l’avance ? A travers la quête personnelle de Norris, qui finit par se muer en une étrange course-poursuite dans les rues de New York City, L’Agence pose bien entendu la question du libre arbitre. Il ne faudra pas chercher dans les personnages du film une véritable profondeur émotionnelle, l’histoire d’amour se voyant davantage mise au service du conflit entre le choix de vie de Norris et la mission des énigmatiques agents chapeautés. On sent évidemment à plein nez que le scénario de la nouvelle a été étiré pour en faire un long métrage, mais L’Agence trouve suffisamment de parades masquant le caractère répétitif des péripéties pour maintenir l’intérêt et le suspense jusqu’au bout.

A commencer par le choix judicieux de son casting, le couple sexy et pétillant formé par Matt Damon et Emily Blunt (Sunshine Cleaning, Wolfman) fonctionnant du tonnerre, pour insuffler une touche de « comédie romantique » extrêmement charmante dans un film d’action par ailleurs bien emballé. Car si la réalisation de George Nolfi n’innove en rien, elle a le mérite d’être imprégnée d’une véritable énergie et de ne jamais céder à la débauche d’effets numériques.

A l’heure d’Inception et de Tron L’Héritage, ce petit thriller d’anticipation en déroutera plus d’un par son refus des transformations visuelles tape-à-l’œil, auquel Nolfi préfère un jeu malin et ludique sur les éléments de décor.

Le seul artifice technologique demeure finalement l’outil insolite permettant aux hommes en noir de surveiller les habitants en temps réel. Une manière pour L’Agence de questionner le pouvoir subtil exercé par des forces obscures et à notre insu sur nos vies, à l’heure où l’emploi des caméras de surveillance est devenu monnaie courante et ne choque plus personne, sous prétexte de sécurité. A ce titre, en partant du principe que toute personne vêtue d’un chapeau, d’une casquette ou autre képi est un danger potentiel pour le héros, L’Agence joue avec humour sur la crainte universelle de l’uniforme, comme pour nous rappeler que l’existence même de l’autorité sous quelque forme que ce soit annihile toute possibilité de libre arbitre dans une organisation sociale.

Finalement, sous des dehors de film d’action ludique aux accents romantiques, L’Agence examine la condition de l’humain d’aujourd’hui, plus que jamais apathique dans un monde ultra informatisé. L’idée fait mouche, en plus de faire froid dans le dos.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 24 février 2011

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