Critique : ‘Le Caméléon’, de Jean-Paul Salomé

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Fort d’un sujet en or – une « histoire vraie » où la réalité dépasse la fiction -, Jean-Paul Salomé met tout en œuvre dans Le Caméléon pour en restituer la troublante complexité, quitte à maintenir volontairement un voile opaque autour de son personnage principal, un usurpateur follement audacieux. Pourtant, à force de vouloir préserver à tout prix le mystère, il réduit à néant tout sentiment d’étrangeté pour se perdre dans une enquête policière dont l’existence paraît plus d’une fois artificielle. En dépit de sa regrettable platitude, Le Caméléon n’en possède pas moins quelques moments de grâce émanant des scènes intenses qui opposent Marc-André Grondin et Ellen Barkin au sein d’une dérangeante relation mère-fils.

C’est à la lecture d’un article du quotidien Libération paru en mars 2004 que Jean-Paul Salomé a le déclic : le destin hors du commun de l’usurpateur Frédéric Bourdin fera l’objet de son prochain film. Le réalisateur de Belphégor et d’Arsène Lupin a déjà tiré auparavant son inspiration de faits divers passés relativement inaperçus, notamment avec le film Restons groupés sorti en 1998, qui racontait le périple de touristes français dans le sud-ouest des Etats-Unis.

le_caméléon_05Le Caméléon est l’occasion pour lui de plonger véritablement au cœur de l’Amérique profonde, puisqu’à l’exception du Québécois Marc-André Grondin et de quelques Français ici et là, l’essentiel du casting est hollywoodien. Fort d’un sujet passionnant que Nathalie Carter adapte d’après le livre de Christian d’Antonio consacré à Bourdin, Jean-Paul Salomé livre sa propre version de ce personnage fascinant rebaptisé Frédéric Fortin pour les besoins de la fiction.

Au lieu de se focaliser sur les états d’âme de la famille qui accueille le revenant, Nicholas Miller, le réalisateur choisit de raconter cette étrange histoire du point de vue de l’intrus, dont on suit les pas audacieux du début à la fin du film. Une bonne idée, si l’on tient compte du nombre illimité de thrillers ayant pour thème le fameux « étranger dans la maison », menace ultime pour la cohésion du foyer américain.

le_caméléon_11Il faut toutefois tempérer légèrement l’enthousiasme suscité par ce parti pris, puisque Jean Paul Salomé ne nous fait pas non plus rentrer dans l’esprit déroutant de son personnage principal, il se contente de le suivre dans ses actes. L’idée, c’est bien sûr de maintenir le mystère sur les motivations et les raisonnements de cet individu à part, de préserver à tout prix son étrangeté. Or sans focus psychologique réel sur aucun protagoniste, une telle histoire risque fort de paraître vaine. Cet état de fait justifie l’importance accordé à la flic incarnée par Famke Janssen, seule à subodorer que quelque chose ne tourne pas rond à la vue d’un jeune homme de vingt-six ans qui prétend en avoir seize.

Malgré tout, la sauce ne prend pas totalement, les interventions de celle-ci, censée apporter une touche plus émotionnelle au récit, apparaissant souvent comme une facilité au sein d’un scénario qui n’en avait pas besoin.

Malgré ce manque patent de tension psychologique eu égard à un tel sujet, Le Caméléon ne possède pas que des défauts. Outre la façon intéressante qu’a le réalisateur de filmer ce coin perdu d’Amérique, le film est rehaussé par la prestation impeccable de Marc-André Grondin, tour à tour innocent et inquiétant, et surtout de la véritable revenante de cette aventure : Ellen Barkin. Celle qui connut son heure de gloire il y a bien longtemps avec des films tels que Big Easy ou Mélodie pour un meurtre se révèle sous un jour absolument méconnaissable et livre une interprétation bluffante dans la peau de cette femme acariâtre et ravagée qui noue malgré elle un lien très fort avec ce fils qu’elle rejette de toute son âme. Les scènes impliquant les deux comédiens sont d’ailleurs, et de loin, les plus troublantes du film. Dommage que l’ensemble ne soit pas toujours de cet acabit.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 5 mai 2010

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