Critique : ‘L’Imaginarium du Docteur Parnassus’, de Terry Gilliam

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Malgré les embûches qui ont encore failli ajourner indéfiniment ses projets, Terry Gilliam nous livre avec L’Imaginarium du Docteur Parnassus son meilleur film depuis L’Armée des 12 singes. Une œuvre excessive, colorée, imprévisible, chaleureuse et totalement inclassable qui, tout en célébrant l’imaginaire à chaque plan, questionne plus que jamais la place de l’artiste, du créateur, dans nos sociétés modernes. Servi par des personnages très attachants que le cinéaste ne délaisse jamais au profit de sa fable conceptuelle et incroyablement fantaisiste, le film est aussi l’occasion de découvrir pour la dernière fois le regretté Heath Ledger, dans un rôle aussi extravagant que surprenant. L’imaginarium de Terry Gilliam mérite bien une petite halte devant le miroir…

Vendeur de rêves infatigable à travers les spectacles magiques qu’il donne avec sa troupe de théâtre ambulant, l' »Imaginarium », le Docteur Parnassus est en réalité un individu maudit par deux pactes successifs avec le Diable. Mille ans plus tôt, il a gagné l’immortalité à la suite d’un pari avec Mr. Nick. Puis, rencontrant l’amour peu de temps après, il a échangé cette immortalité contre la jeunesse. Mais il y a un prix à payer : sa fille lui sera enlevée dès qu’elle atteindra l’âge de seize ans pour devenir la propriété de Mr Nick. Parviendra-t-il à inverser le cours du destin ?

La carrière de Terry Gilliam est jalonnée de hauts et de bas. Reconnu pour son génie visionnaire, le réalisateur de Brazil et de L’Armée des 12 singes n’en est pas moins capable d’enchaîner les films décevants, à l’image des récents Les Frères Grimm et Tideland. Il est même passé par de très sombres moments, comme le bide monumental des Aventures du Baron de Münchausen en 1989, ou les terribles déboires rencontrés pendant le tournage avorté de The Man Who Killed Don Qixote en 2000, qui donna lieu deux ans plus tard à un documentaire édifiant signé de Keith Fulton et Louis Pepe, Lost in La Mancha.

Le cinéaste fait face en janvier 2008 à une nouvelle catastrophe, celle de la disparition tragique de Heath Ledger en plein tournage de L’Imaginarium du Docteur Parnassus. C’est un coup dur de trop, et lui qui est connu pour sa détermination, sa pugnacité hors du commun, songe cette fois à abandonner purement et simplement le projet.

Il faut toute la patience et la force de persuasion de son entourage ainsi que le secours de Johnny Depp qui accepte immédiatement de le dépanner, pour que le film se remette en route et finisse par être bouclé. Si l’ombre de Heath Ledger plane sur cette production atypique – le long métrage lui est dédié –, celle-ci parvient contre toute attente à transcender son histoire chaotique pour faire renaître devant nos yeux le vrai Terry Gilliam, le créateur fou dont la religion tient en un seul mot : l’imagination.

Difficile de ne pas voir en le docteur Parnassus incarné par Christopher Plummer l’alter ego du réalisateur lui-même, qui ouvre à qui veut bien les franchir les portes de son imaginaire foisonnant, monde empreint d’une dimension fantastique débridée que tout un chacun est libre d’extrapoler à sa guise selon son inspiration. L’entourage de Terry Gilliam n’a pas manqué de relever les similitudes entre le créateur et ce personnage à la fois blasé – il a passé un pacte faustien avec le Diable en personne – et animé par la joie presque enfantine d’offrir à tous un peu de rêve à l’intérieur d’une réalité éternellement pragmatique voire cynique. Le cinéaste s’amuse d’ailleurs à opposer le monde du miroir au Londres grisâtre et froid d’aujourd’hui, la troupe improbable formée par Parnassus, sa fille Valentina (Lily Cole), son éternel compagnon de route Percy (Verne Troyer) et son employé Anton (Andrew Garfield) se produisant dans des quartiers souvent sordides sur la scène de leur gigantesque camion fait de bric et de broc.

A cette équipe vient s’ajouter une nouvelle recrue, le mystérieux Tony (Heath Ledger), qui possède un talent inné pour capturer un public qui avait tendance avec les années à se faire de plus en plus rare. L’incarnation en quelque sorte du savoir-faire marketing qui fait défaut au simple artisan qu’est Parnassus, avec toute l’ambigüité qu’implique cette qualification.

Véritable conte de fée moderne, L’Imaginarium du Docteur Parnassus nous entraîne dans un univers irréel et immédiatement séduisant, avec cette propension à la surcharge, au baroque, qui caractérise l’œuvre de Gilliam. Les trouvailles visuelles fusent, les rebondissements se succèdent les uns les autres et les personnages finissent toujours à un moment ou à un autre par se crêper le chignon. Le joyeux désordre qui semble régner de prime abord dans cette aventure participe de toute évidence à son charme instantané. L’essence même du film se prête à cette explosion de couleurs et de fantaisie, à cette démesure qui ne respire jamais un seul instant la prétention. Le cinéaste réussit précisément là où il avait échoué avec Les Frères Grimm, pourtant plus explicitement inspiré de l’univers des contes – et pour cause – mais qui échouait à créer la magie et finissait par flirter avec le ridicule.

Compte tenu du drame humain et professionnel représenté par la mort de Heath Ledger, L’Imaginarium du Docteur Parnassus conserve une unité surprenante dont on devine qu’elle n’a pas été facile à maintenir. Les changements de visage de Tony, qui prend successivement les traits de Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell au sein de l’Imaginarium, s’intègrent remarquablement au récit et ajoutent à la dimension onirique du film au lieu de l’atténuer. Plus contestable est le traitement même du personnage de Tony vers la fin du long métrage, qui surprend par sa radicalité là où l’on attendait de la nuance et de la poésie. Un défaut qui s’explique sans doute par une nécessité de réécriture à ce stade du scénario.

Ce léger manque de cohérence sur la fin ne gâche heureusement pas le film. Rempli d’une effervescence communicative, L’Imaginarium du Docteur Parnassus donne aussi à ses personnages une vraie consistance et chaque comédien contribue à sa façon à distiller la chaleur unique de ce spectacle imprévisible. Heath Ledger le premier, dont la disparition se fait évidemment cruellement sentir devant cette ultime performance pleine d’énergie. Mais Christopher Plummer, Lily Cole, Andrew Garfield, Verne Troyer ou encore Tom Waits qui campe un Diable stylé à la désinvolture comique, tous parviennent à nous faire croire à cette histoire délirante qui nous renvoie à notre imaginaire d’enfants. L’esthétique éternellement renouvelée de l’Imaginarium, volontairement irréelle comme en témoigne le recours à des décors en deux dimensions, participe elle aussi de cette sensation de vivre un rêve éveillé.

Le film n’en laisse pas moins échapper ici et là une certaine amertume, à travers les dilemmes qui préoccupent le personnage de Parnassus bien sûr, mais aussi au détour d’une scène montrant les enfants aveugles aux distractions les plus simples offertes par la troupe, auxquelles ils préfèrent les attractions à sensation. Ce manque grandissant de ressources personnelles – en termes d’imaginaire – induit par la montée en puissance de la société de consommation annonce-t-il notre perte ? Terry Gilliam n’assène aucun message mais nous donne à réfléchir.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 28 septembre 2009

 

 

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