Critique : ‘Ma Part du Gâteau’, de Cédric Klapisch

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A partir d’un argument gros comme une maison (ou comme une bonne part de gâteau), à savoir la rencontre entre une ouvrière licenciée et un trader responsable de sa situation, Cédric Klapisch traite avec un mélange d’humour et de gravité de la révolution numérique et des conséquences de la spéculation boursière sur la réalité de la classe ouvrière. Formidablement interprétés par Karin Viard et Gilles Lellouche, les deux protagonistes principaux de Ma Part du Gâteau sont les moteurs d’un récit maîtrisé qui revisite Pretty Woman à sa manière pour délivrer un propos social résolument actuel, qui prendra tout son sens dans un final audacieux.

mapartdugateau_05Si l’on peut déplorer à la plupart des productions françaises d’aujourd’hui d’être quasiment déconnectée de l’actualité, les films adoptant un regard critique sur notre société se faisant trop rares, Cédric Klapisch vient prouver qu’il existe encore une conscience sociale dans le cinéma français. Et il a l’intelligence de jouer la carte d’un registre populaire et d’un humour cinglant pour développer son propos, renouant au passage avec les thématiques sociales qui lui sont chères. En l’occurrence, Ma Part du Gâteau s’intéresse aux conséquences des spéculations boursières et de la révolution numérique sur la classe ouvrière, à travers la rencontre entre deux personnages que tout oppose. D’un côté, France (Karin Viard) est ouvrière à Dunkerque et mère de trois filles, et se fait licencier suite à une entreprise de délocalisation. De l’autre côté, Steve (Gilles Lellouche) est un trader avide d’argent qui se trouve faire partie des responsables de ce désastre économique et social. Lorsque France, dont le nom n’a peut-être pas été choisi au hasard, se rend à Paris pour tenter sa chance, elle trouve un emploi de femme de ménage chez Steve. Une complicité singulière va naître entre eux.

mapartdugateau_02A partir d’un argument gros comme une maison, les chances qu’une telle rencontre se produise étant tout de même infimes, Cédric Klapisch (seul scénariste du film) construit habilement une intrigue moins prévisible qu’il n’y paraît. Après une présentation efficace des deux personnages qui occuperont le devant de la scène et de leur univers respectif (les intérieurs étroits et colorés des ouvriers de Dunkerque contre l’appartement clair, luxueux et ultra-aseptisé situé dans les hauteurs de Paris), Ma Part du Gâteau brouille les pistes et joue sur les codes de la comédie romantique, proposant dans ses deux premiers tiers une relecture originale et moderne de Pretty Woman. Oui, le film qui avait fait rêver le monde entier en 1990 en revisitant le conte de Cendrillon, et dans lequel Richard Gere tirait généreusement Julia Roberts de sa condition. Cédric Klapisch va jusqu’à la citation directe puisque l’on peut entendre le célèbre titre de Roy Orbison dans une scène du film.

Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis le classique de Gary Marshall. D’une part, la représentation des femmes a sensiblement évolué : la « souillon » est certes une victime de la société mais, après une tentative de suicide, manifeste une vraie détermination à s’en sortir par ses propres moyens. D’autre part, le « prince charmant » vit enfermé dans sa tour d’ivoire et brille avant tout par son cynisme et son égocentrisme forcenés, des traits de caractère qui se manifestent d’emblée à travers une brève liaison avec une jeune mannequin, une aventure dont l’issue est d’une tristesse à faire peur et qui malmène les clichés sur les relations entre les hommes de pouvoir et leurs femmes-trophées.

mapartdugateau_04Chose étonnante pour un film dont le postulat part d’un licenciement, les patrons de l’usine sont les grands absents, le véritable ennemi de la classe héritière de la Révolution Industrielle se révélant quasi abstrait. C’est tout un système que Cédric Klapisch pointe du doigt, un système dont Steve se fait l’ambassadeur, mu par un individualisme et une quête du profit quasi obsessionnels et allant de pair avec un esprit joueur tout aussi séduisant qu’irresponsable. Pourtant, Cédric Klapisch se refuse au manichéisme et insuffle à Steve une touche d’humanité bienvenue, une complexité qui trouve toute son ampleur à travers la composition de Gilles Lellouche (vu il y a quelques mois à l’affiche de Krach). L’acteur en fait des caisses mais il trouve toujours le ton juste en distillant dans son jeu tout un tas de détails qui rendent son personnage crédible jusqu’au bout des ongles. A ce titre, la peinture du monde de la finance s’avère elle aussi d’une grande justesse, ne serait-ce que dans les propos des traders saisis au détour des conversations, dans les locaux de l’entreprise comme dans les soirées tape-à l’œil réunissant ces bêtes de foire. Leur discours aussi inhumain que lucide sur la marche monde s’oppose aux préoccupations terre-à-terre de France qui incarne à elle seule les enjeux d’une classe moyenne subissant une forme de violence d’autant plus pernicieuse qu’elle demeure insaisissable.

Car l’une des qualités de Ma Part du Gâteau est d’adopter un véritable point de vue. Celui de cette quarantenaire profondément ancrée dans la réalité d’aujourd’hui et qui se transforme littéralement tout au long du film pour se retrouver, s’affirmer. Comme dans ses précédents films, Cédric Klapisch n’oublie pas que les personnages se doivent d’être le moteur du récit, des personnages qui, comme ceux de L’Auberge Espagnole ou encore du Péril Jeune, se retrouvent confrontés, douloureusement, à leur rapport à la société.

Le cinéaste offre rôle en or à la toujours excellente Karin Viard qui livre une prestation tout simplement magistrale, dans la gravité comme dans la comédie (la scène de formation de repassage est tout simplement hilarante), donnant un réalisme et un relief extraordinaires à un personnage suscitant une empathie inconditionnelle. L’alchimie entre les deux comédiens est tout simplement parfaite, jouant tout autant sur la subtilité des regards que sur des dialogues enlevés.

Et si Ma Part du Gâteau n’est pas exempt d’une ou deux poussées de naïveté aux relents marxistes, idéalisant à l’extrême la solidarité ouvrière face à l’individualisme du monde de la finance, le propos a le mérite de faire du bien à l’heure où le cynisme est, quoiqu’on en dise, trop à la mode. Cédric Klapisch prend parti, assume ses idées et sa révolte jusqu’au bout, et clôt son film par une scène d’une force et d’une audace inattendues. On respecte.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 25 janvier 2011

 

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