CRITIQUE. ‘Maniac’ (Netflix) : Emma Stone et Jonah Hill nous font rêver et délirer

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Minisérie américaine produite par Netflix, Maniac met en vedette Emma Stone et Jonah Hill en cobayes d’une mystérieuse expérience scientifique. Avec son scénario labyrinthique abolissant les frontières entre la réalité, l’imaginaire et l’illusion, Maniac utilise la fantaisie pour évoquer des sujets graves tels que la dépression et les troubles mentaux. Le voyage est insensé, mais il est plein de surprises et d’émotions.


Owen Milgram (Jonah Hill) est un marginal qui souffre de délire schizophrène et paranoïaque. Annie Landsberg (Emma Stone) est dépressive et traumatisée par un drame personnel. Les deux jeunes gens se rencontrent en rejoignant un groupe de cobayes lancé par une grande entreprise pharmaceutique. Ils ont accepté de tester un traitement novateur censé les guérir de leurs troubles mentaux.

Disponible sur Netflix depuis le 21 septembre 2018, Maniac est le remake d’une série norvégienne du même nom produite par Rubicon TV. Je n’ai pas vu l’original, mais le drama écrit par Patrick Somerville et réalisé par Cary Fukunaga (que je connaissais grâce au film Sin Nombre) prend dès le départ des libertés avec son matériau d’origine, dont l’intrigue se déroulait dans un hôpital psychiatrique. Le Maniac américain plante son décor dans un laboratoire dont le style rétrofuturiste nous replonge directement dans l’ambiance des années 80. A moins que le décor ne soit en réalité l’imaginaire sans borne des personnages, qui semblent coincés entre différents niveaux de réalité tout au long de ces dix épisodes.


Le docteur James Mantleray (Justin Theroux), qui dirige l’expérience, et le docteur Azumi Fujita (Sonoya Mizuno), qui en a conçu le système informatique, croyaient avoir tout prévu : des patients n’ayant rien à perdre et prêts à se plier à leurs règles dictatoriales, des méthodes de diagnostic uniques en leur genre (avec un décompte de points des plus mystérieux !), des écrans affichant des graphiques dignes de ce bon vieux MS-DOS et un superordinateur hébergé dans une pièce recouverte de boutons qui clignotent de partout. Cependant, ils n’avaient pas prévu que les hallucinations d’Owen et d’Annie se connecteraient pour faire vivre aux deux patients des aventures communes. Pas plus qu’ils n’avaient imaginé que l’intelligence artificielle qui coordonne le tout se mettrait à dérailler.


Avec sa structure originale consistant à empiler les strates narratives, Maniac nous entraîne dans une succession d’histoires dans l’histoire. Chaque univers simulé par le superordinateur est régi par ses propres codes et propose une quête étrange aux personnages. Qui ne rêve pas d’être le protagoniste principal d’une aventure inspirée de ses films préférés ? Que les personnages deviennent les héros d’une comédie ringarde des années 80, d’un film noir absurde ou d’une fiction d’heroic fantasy à la Tolkien, le récit est d’une grande cohérence et se révèle extrêmement ludique à suivre.

Le secret de cette magie ? L’émotion. Aussi troublant soit le scénario et aussi hilarantes soient certaines situations, les états émotionnels d’Owen et d’Annie dessinent le fil rouge de l’intrigue. Après tout, ce sont ces états qui colorent les univers dans lesquels ils sont projetés. Dans la réalité, Annie et Owen traversent tous deux une période difficile de leur vie, entre la première qui ne se remet pas de la disparition d’une personne proche et le second qui a pleinement conscience d’être la honte de sa famille. Maniac parle de dépression, de deuil et de reconstruction, et le fait avec plus de finesse qu’il n’y paraît. Chaque détail des hallucinations a sa signification, chaque rencontre entre Owen et Annie est porteuse de sens dans leur vie.


Soutenue par la bande-son atmosphérique de Dan Romer (la piste Blind Spots est magnifique), la réalisation de Cary Fukunaga est ambitieuse et s’appuie sur un travail visuel chiadé, conférant à chaque monde visité par Owen et Annie une esthétique particulière – la partie faisant référence à Eyes Wide Shut est superbe. S’il cultive un ton décalé, le réalisateur laisse aussi chacun de ses acteurs prendre possession de son personnage et imprimer sa marque dans les scènes dramatiques comme dans les moments de comédie.

Jonah Hill et Emma Stone, qui avaient déjà travaillé ensemble 11 ans auparavant dans Supergrave, cultivent une extraordinaire alchimie et ont en commun de se mettre entièrement au service de leur personnage respectif. Il m’a fallu quelques séquences pour reconnaître Emma Stone, la star de La La Land, qui affiche pendant une bonne partie de la série un look négligé, un air renfermé, mais apporte une réelle profondeur au personnage d’Annie, à mesure que celle-ci se défait de sa carapace. Jonah Hill réalise également un beau travail d’acteur jouant aussi bien sur sa démarche, sa voix que ses expressions pour créer l’attitude d’Owen. Son allure un peu gauche participe à définir le ton de la série.


Les personnages secondaires s’avèrent tout aussi pittoresques. Justin Theroux (Mulholland Drive) est excellent en savant fou tétanisé par une mère castratrice. Sonoya Mizuno (La La Land) impose quant à elle un style inimitable avec sa démarche voûtée, son look de personnage de BD et sa cigarette au bec – de nombreux fanarts d’Azumi Fujita circulent déjà sur la toile. Ma préférée reste tout de même Sally Field (Brothers & Sisters, Lincoln) dans le rôle du superordinateur qui perd la boule. L’actrice tient en réalité un double rôle, mais je vous laisse découvrir le second.

Il va sans dire que diverses théories circulent déjà sur la fin de la série, qui laisse judicieusement quelques interrogations, comme toutes les bonnes histoires de ce genre. En somme, Maniac est une série à la fois profonde et drôle, qui fait doucement rêver et voyager et donne parfois envie de sombrer un peu dans la folie. Rien que pour voir ce que ça donne.

Pour finir, j’ai adoré entendre une réplique mémorable de la série à chaque apparition du logo Paramount dans le générique de fin…

Elodie Leroy

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