Critique : ‘Mary’, d’Abel Ferrara

0

Le dernier film d’Abel Ferrara, Mary, était sans nul doute l’un des événements les plus attendus de ce 31ème Festival du Film Américain de Deauville. Annoncé comme une « la réponse d’Abel Ferrara à La Passion du Christ de Mel Gibson », film qui fit grand bruit et s’imposa contre toute attente comme l’un des blockbusters de l’année 2004 aux Etats-Unis, Mary ne déroge pas à la tradition sulfureuse qui caractérise la filmographie d’Abel Ferrara depuis ses débuts, un parfum de scandale qu’il revendique d’ailleurs volontiers. Gageons même que le film risque d’en secouer plus d’un(e), que l’on soit d’accord ou non avec la vision du cinéaste. En apportant un éclairage tout à fait révolutionnaire sur le personnage de Marie Madeleine, le réalisateur de Bad Lieutenant s’attaque à l’essence même de la spiritualité, tout en questionnant une fois de plus sa foi avec une rare humilité.

Mary s’inspire de la mythique Marie Madeleine, disciple de Jésus. Ce récit évoque trois personnages liés par son esprit et son mystère… Marie Palesi, actrice, l’incarne pour le cinéma et reste illuminée par ce personnage. Tony Childress, réalisateur, joue Jésus dans son propre film. Ted Younger, célèbre journaliste, anime une émission sur la foi. Entre fascination et quête spirituelle, le destin les réunira…

Avant même que le projet de Mary ne voie le jour, l’actrice Juliette Binoche avait déjà été pressentie pour incarner Marie Madeleine par l’historien Jean-Yves Leloup qui traduisit les Evangiles selon Marie Madeleine. Elle avait, à l’époque, décliné cette offre. C’est aujourd’hui en partie grâce à elle et à Jean-Yves Leloup que Mary existe tel qu’il est, l’historien intervenant d’ailleurs dans le film sous sa propre identité. L’idée de départ de Mary ne repose donc pas uniquement sur une simple « réaction » à la vision, controversée elle aussi, de Mel Gibson. Mais il est incontestable que le succès de La Passion du Christ ne pouvait laisser Abel Ferrara indifférent et Mary y répond ne serait-ce que dans la mesure où il raconte l’histoire d’un réalisateur qui tourne un film religieux au contenu polémique et parce que ce film dans le film intitulé Ceci est mon sang lui permet de s’exprimer à son tour sur les Evangiles.

> A lire : Forest Whitaker : conférence de presse de ‘Mary’, d’Abel Ferrara (Deauville 2005)

Qui dit « réponse » ne dit pas forcément « attaque », même si les piques à l’encontre de Mel Gibson ne manquent pas, c’est le moins que l’on puisse dire. Le personnage de Tony Childress (Matthew Modine), réalisateur playboy, mégalomane au point qu’il en devient odieux, semble tout droit inspiré de Mel Gibson lui-même, Matthew Modine entretenant avec ce dernier une ressemblance troublante dans certains plans. Tony est brillant dans son art mais désespérément médiocre dans la vie, en tous les cas susceptible de grandement décevoir lorsque l’on a apprécié son oeuvre. Toutefois, Abel Ferrara ne se contente pas simplement de se moquer gentiment de Mel Gibson puisqu’à travers ce personnage, c’est l’artiste incompris qu’il dépeint, c’est-à-dire lui-même.

Les manifestations intégristes qui accompagnent la sortie de Ceci est mon sang rappellent bien sûr le scandale provoqué en son temps par la sortie de La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese (le film et le cinéaste sont d’ailleurs explicitement cités) mais il apparaît clairement que derrière le masque blasé de Tony Childress se cache le drame de l’artiste rejeté avant même d’être écouté, une situation que l’on devine familière au réalisateur de Mary. En nuançant son propos de la sorte, Abel Ferrara ne fait pas seulement du personnage de Matthew Modine une simple caricature de Mel Gibson mais il reconnaît la sincérité de la démarche de ce dernier, somme toute pas si éloignée de la sienne. Le réalisateur a par ailleurs déclaré que sans le succès de La Passion du Christ, monter un film comme Mary aurait été impossible. Une manière de rendre hommage à la ténacité de son confrère en dépit du fait que les contenus de leurs films respectifs soient radicalement opposés.

Ne voir dans la démarche d’Abel Ferrara qu’une volonté d’invalider le discours de Mel Gibson serait décidément réducteur, tant le message véhiculé par son film est subversif du point de vue de la pensée judéo-chrétienne en général. Mary questionne en effet les fondements même de la mystique judéo-chrétienne en abordant ce qui peut être considéré comme l’une des questions les plus taboues de la religion, à savoir l’intégration du Féminin dans la Parole Divine.

Sur ce plan, le film de Mel Gibson n’apportait bien évidemment rien de nouveau sous le soleil et se révélait même symptomatique de la pensée dominante puisque les femmes de La Passion du Christ correspondaient aux représentations communément admises comme historiques, à savoir la mère, Marie, et la prostituée, Marie Madeleine. On ne pouvait s’empêcher de s’interroger par la même occasion sur son choix de confier le rôle de Satan à une femme, tandis que la Parole appartenait pleinement et de manière indivisible à Jésus. Au contraire, Abel Ferrara, qui se fonde sur les Evangiles exhumées en 1945 et notamment sur les textes attribués à Marie-Madeleine elle-même, nous propose une autre vision du personnage traditionnellement qualifié de « pécheresse », dont il rétablit le statut de disciple de Jésus. Il rend ainsi à une figure féminine le pouvoir de transmission de la Parole dont les femmes ont été dépossédées à travers les siècles.

Le discours féministe de Mary va plus loin lorsqu’il évoque l’acceptation par l’homme de sa part féminine mais aussi (et surtout) l’acceptation par la femme de sa part masculine, une idée qui bouscule encore bien des tabous en permettant aux femmes d’accéder à la dimension d’être humain « complet ».

A travers les propos de théologiens, égrenés au fil des extraits de l’émission télévisée animée par Ted Younger (Forest Whitaker), le film propose un certain nombre d’explications possibles au déni du rôle de Marie-Madeleine par les religieux. Mais le discours passe aussi par la quête de Mary (Juliette Binoche), qui a renoncé à une carrière prometteuse pour vivre à Jérusalem en plein conflit israélo-palestinien et se consacrer à sa quête spirituelle. Cette quête est mise en relation avec celle du personnage qu’elle interprète dans Ceci est mon sang, Marie Madeleine.

Tous ces parcours sont mis en abîme pour s’illustrer de façon concrète à travers l’expérience individuelle du présentateur de télévision. Déconnecté du monde réel qu’il contemple, indifférent, par le biais d’un écran de télévision ou à travers la vitre de sa voiture, éloigné de sa femme avec laquelle il ne communique que par téléphone en usant de mensonges éhontés, Ted Younger va traverser une grave crise personnelle qui va l’amener à s’interroger pour la première fois sur le sujet de l’émission qui a fait son succès : la foi. Le message de Marie Madeleine va trouver une résonance dans la vie de Ted, elle-même mise en parallèle avec la quête de l’actrice Mary.

> A lire : Critique. ‘La Belle et la Bête’ : un regard moderne sur le conte de fées ?

De son côté, Tony Childress apparaît certainement comme le personnage le plus ambivalent. S’il semble avoir été touché par la parole à travers son film, il agit dans la vie exactement à l’inverse du message qu’il prône dans son œuvre. Il se comporte finalement de la même manière avec son actrice qu’il semble tenir pour folle que l’apôtre Pierre qui, dans son film, nie à Marie Madeleine le droit de recevoir la Parole Divine.

Dans sa forme, Mary adopte à plusieurs reprises une tonalité documentaire en s’appuyant sur les interventions de théologiens dans leur propre rôle. Cet aspect pourrait paraître redondant avec la pure fiction qui constitue le cœur du film mais il n’en est rien. Bien au contraire, ce procédé narratif permet de mettre en perspective les parcours parallèles des personnages principaux en leur conférant une portée universelle.

Subtilement, Abel Ferrara inverse les perceptions communes de la réalité et de la fiction en filtrant les éléments empruntés au réel – qu’il s’agisse des interviews ou des images d’actualité illustrant les drames du conflit israélo-palestinien – à travers le regard de ses personnages fictifs, ce qui se traduit par l’utilisation sélective du grain de l’image télévisuelle. De cette façon, l’histoire de Marie Madeleine, telle qu’elle est suggérée par les extraits du film de Tony Childress, est cinématographiquement mise au même niveau que celles de Mary, Ted et Tony. Pourtant, elle finit par s’élever au-dessus de la leur puisque son message va toucher successivement chacun d’entre eux.

Forest Whitaker et Marion Cotillard dans Mary d'Abel FerraraLe réalisateur multiplie les scènes nocturnes et les lieux clos – caves, studios, voiture ou appartement vide – et use parfois de plans très rapprochés pour installer une atmosphère d’enfermement proche de l’oppression, soutenue par une partition musicale lancinante. Cette ambiance intimiste et inquiétante est mise au service de l’expression de la condition de ces êtres qui tentent de trouver la lumière qui est en eux.

Comme à son habitude, Abel Ferrara s’entoure d’une distribution de premier choix, à commencer par Juliette Binoche, qui semble littéralement habitée par son rôle. Décidément à l’aise dans tous les registres, Forest Whitaker nous livre une interprétation bouleversante et nous prouve une fois de plus qu’il est l’un des plus grands acteurs du monde. On retiendra aussi la performance de Matthew Modine, excellent dans son rôle de frimeur insupportable qui n’oublie pas d’être humain.

Œuvre cérébrale et émotionnelle à la fois, Mary réussit l’exploit d’embrasser avec finesse la complexité de la question religieuse. Plus sage en apparence que d’ordinaire puisqu’il ne pousse pas ses personnages vers les pires perversions, Abel Ferrara nous livre en réalité une œuvre foncièrement subversive qui risque fort d’attirer les foudres de certains. Le film véhicule un message profondément humain à vocation universelle qui ne nécessite pas d’appartenir à une confession pour être reçu et c’est pourquoi, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’une polémique liée à un film religieux, la division ne s’opérera probablement pas entre croyants et non croyants. Elle s’opérera plutôt entre ceux qui seront prêts à ouvrir leur esprit et les autres.

Caroline & Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 12 septembre 2005

> A lire : Femmes et blockbusters – 1ère partie : 35 ans après Ripley, où en est-on?

Share.