Critique : ‘Miracle à Santa Anna’, de Spike Lee

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Avec Miracle à Santa Anna, Spike Lee s’intéresse aux oubliés de l’Histoire (Noirs Américains engagés dans le conflit, les femmes et les personnes âgés abandonnés derrière et contraints de survivre dans des conditions dangereuses, les soldats allemands réfractaires aux décisions inhumaines de leurs supérieurs) que les événements vont réunir de façon incongrue et par là-même miraculeuse. Une chose est sûre, le cinéaste ne s’embarrasse pas de subtilité et les relents mystiques appuyés du film risquent d’en indisposer plus d’un.

Malgré tout, cette fable parfois surréaliste possède une vraie force et une sincérité touchante, qualités renforcées par les belles prestations des cinq acteurs principaux — les quatre soldats et le petit Italien qu’ils recueillent. A voir si vous n’êtes pas allergiques aux histoires pleines de bons sentiments…

Étrange film que ce Miracle à Santa Anna, nouveau Spike Lee Joint fourmillant de bonnes intentions et de beaux moments, mais qui laisse au final le spectateur dans un état de perplexité peu évident à dénouer. On comprend que le réalisateur ait été séduit par le propos de Buffalo Soldiers, le roman de l’écrivain James McBride à qui l’on doit au passage le scénario du film. L’errance de ces quatre soldats noirs américains aux confins de l’Italie dans un contexte situé au crépuscule de la Seconde Guerre Mondiale – l’intrigue se déroule en 1944 – porte en elle mille possibilités d’un point de vue purement thématique, et s’impose en soi comme un terrain idéal pour le cinéaste engagé. Pourtant, Miracle à Santa Anna jette le trouble dès les premières images de son générique d’ouverture, composées d’un amalgame de croix saintes blanches et rouges à partir desquelles se forment les crédits : va-t-on assister à un sombre film de guerre rempli de rage ou à un joli conte de fée empreint de ferveur religieuse ? Le résultat se situe à mi-chemin entre les deux, et c’est là que se situe la maladresse de cette œuvre pour le moins singulière.

Car Miracle à Santa Anna est bel et bien un film de guerre, tourné en Toscane qui plus est, sur les lieux mêmes où opérait réellement à l’époque la 92ème division, composée exclusivement de soldats noirs – 15 000 au total. L’histoire elle-même est fictive, les personnages aussi, mais le tout est ancré dans un contexte réaliste d’une extraordinaire dureté. Le film démarre sur une introduction énigmatique montrant un employé assassiner sans raison apparente un immigré italien venu se présenter à son guichet, au début des années 80. Un jeune journaliste intéressé par le sujet participe à la fouille de l’appartement du meurtrier, et découvre avec les policiers qu’il est non seulement héros de guerre mais possède, cachée dans un placard, une tête de statue romaine d’une valeur inestimable. L’interrogatoire qu’il fait subir à Negron afin de l’aider à se défendre nous ramène quarante ans en arrière, non pas pour la durée d’un simple flash-back mais pour celle d’à peu près tout le film.

Si les premières séquences pouvaient sembler incompréhensibles, le propos semble se dessiner très rapidement dès que la 92ème division entre en scène. On ne peut s’empêcher de penser aux reproches adressés par Spike Lee à l’encontre de Mémoires de nos Pères, qui occultait selon lui l’engagement des Noirs dans la Seconde Guerre Mondiale. Sur ce plan, la première partie de Miracle à Santa Anna résonne comme la réponse du cinéaste à ce qu’il juge être un parti-pris de Clint Eastwood.

Le souci est qu’en dépit de leurs intentions parfaitement louables, Lee et McBride ne font pas dans la dentelle, les dialogues et les situations étant taillés pour mettre en exergue l’injustice au-delà du nécessaire. Ce manque de finesse caractérise d’ailleurs la majeure partie de Miracle à Santa Anna si on s’en tient purement au premier degré. Chaque message y est surligné de manière éminemment démonstrative, comme pour pallier le risque permanent que le spectateur passe à côté des intentions de Spike Lee et de son scénariste. Un défaut qui s’avère plus particulièrement agaçant lorsque la fable verse dans le mystique naïf, à grand renfort de montages parallèles sur le recours aux pratiques religieuses des différents acteurs du conflit – Américains, Italiens, Allemands. L’idée est qu’en dépit des leurs nationalités et cultures différentes, tous les protagonistes principaux du film sont réunis dans la foi, ultime rempart contre les horreurs de la guerre.

Au-delà de cette mièvrerie, de cet étalage parfois lourdingue de bons sentiments qui s’oppose en tout point au cynisme jubilatoire du précédent opus de Spike Lee, Inside Man, le spectacle ne laisse pourtant pas indifférent.

Les bons points de Miracle à Santa Anna sont à mettre au compte de ses scènes de bataille bien filmées, et bien sûr de son casting très solide. La première scène de fusillade, sans doute la plus réussie du film de par son mélange de brutalité et de lyrisme désespéré, fait immédiatement monter l’adrénaline et permet du même coup de faire connaissance avec les quatre protagonistes principaux du film : les sergents Aubray Stamps (Derek Luke) et Bishop Cummings (Michael Ealy), le caporal Hector Negron (Laz Alonso) et le soldat Sam Train (Omar Benson Miller), lâchés par leur supérieur blanc à la suite d’une embuscade. Peu de temps après, ils font la rencontre de l’autre personnage clé de l’intrigue, le petit Angelo (Matteo Sciabordi, adorable), que Sam Train, jeune homme un peu simplet, décide d’emmener avec eux pour le soigner et chercher du renfort.

La bizarrerie surréaliste du petit groupe formé par les quatre soldats et le garçon orphelin offre incontestablement les plus jolis instants de Miracle à Santa Anna, le ton tour à tour naïf et pragmatique (les quatre hommes ont des passés différents et ne s’entendent pas toujours à merveille) se justifiant dans ce cas pleinement. La relation ostensiblement voulue comme émouvante entre le nounours Sam Train et le petit gamin se révèle contre toute attente… émouvante, justement. Un constat qui résume assez bien les contradictions de ce long métrage certes imparfait mais dont se dégage une sincérité indéniable. L’idée est là, elle est claire comme de l’eau de roche et le message produit son effet.

D’une certaine façon, Spike Lee atteint ici son but : ses personnages sont attachants et l’ensemble possède par à-coups suffisamment de souffle pour toucher au cœur en dépit de ses fréquentes lourdeurs.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 2 septembre 2008

 

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