Critique : ‘Prisonniers du passé’, de Mervyn LeRoy

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Adapté du roman de James Hilton, Prisonniers du passé (Random Harvest en VO) de Mervyn LeRoy, cumulait succès commercial et critique dès sa sortie, avec à la clé sept nominations aux Oscars en 1943, dont celui du meilleur réalisateur et du meilleur film. Plus de soixante ans plus tard, cette romance émouvante, qui s’ouvre sur la liesse de l’armistice de la Première Guerre Mondiale, continue de séduire grâce à son traitement soigné des personnages et à la qualité de ses interprètes, Ronald Colman et Greer Garson, dont le talent demeure intemporel.

Angleterre, 1918. Un homme s’échappe de l’asile où il est enfermé depuis qu’il a été retrouvé, amnésique, à la suite d’un traumatisme de guerre. Alors qu’il erre, hagard, dans les rues de Melbridge, il fait par hasard la connaissance d’une jeune femme, Paula, qui décide de le prendre sous son aile. Prête à tout pour lui permettre d’échapper aux hommes de l’asile qui le poursuivent, elle quitte soudainement la troupe de théâtre qui l’emploie et emmène son nouveau compagnon se ressourcer à la campagne…

Linéaire de prime abord, l’intrigue de Prisionniers du passé se révèle plus alambiquée qu’il n’y paraît à mesure que s’ouvrent et se ferment les portes de la mémoire de John Smith (Ronald Colman) alias « Smithy » – comme aime à l’appeler Paula Ridgeway (Greer Garson). La romance qui naît entre le soldat amnésique et la danseuse prend donc de nouvelles formes au gré des multiples rebondissements qui affectent la vie de chacun des deux protagonistes. Privé de son identité et donc de son histoire, l’ancien combattant réapprend à vivre grâce au soutien d’une inconnue qui va tout sacrifier pour lui, allant jusqu’à adopter, en l’épousant, le patronyme fictif (« Smith ») dont elle l’a elle-même doté lors de leur première rencontre. Alors que le couple goûte enfin au bonheur modeste auquel il aspire, avec naissance d’un fils à la clé, Prisonniers du passé n’en est en réalité qu’à ses prémisses. Tout bascule avec l’accident dont est victime Smith, de passage à Liverpool pour un entretien d’embauche, et qui lui fera perdre la mémoire de nouveau.

Le film doit beaucoup de sa force à sa construction en deux parties distinctes et parfaitement équilibrées : si « Smithy », dont on ignore tout dans un premier temps, apparaît comme le personnage principal de la première partie, Paula prend très nettement le relais dans la seconde et s’impose au final comme la véritable héroïne, au sens propre, de cette histoire romantique par excellence.

Les multiples changements d’identité des personnages (Paula change deux fois de nom, Smith une fois) attestent de la perception mouvante que peut inspirer tout individu : l’apprenti-journaliste John Smith et l’industriel Charles Rainier sont bel et bien deux facettes d’une même personne, de même que la personnalité de Paula se décline à l’infini, dans toutes ses contradictions. Ce jeu permanent permet au réalisateur Mervyn LeRoy de ne jamais s’embourber dans les rebondissements faciles et artificiels : chaque nouveau renversement de situation participe d’une cohérence d’ensemble irréprochable.

Nul doute que si Greer Garson n’avait pas remporté cette année-là l’Oscar de la meilleure actrice pour Mrs. Miniver de William Wyler, elle aurait triomphé dans le rôle de Paula Ridgeway. Certes, Ronald Colman trouve le ton juste tout au long du film dans le rôle ambigu de Smith/Rainier – même si l’on a un peu de mal, dans la première partie du film, à accepter un homme âgé d’une cinquantaine d’années dans le rôle d’un jeune soldat. Mais c’est Greer Garson qui confère au long métrage toute sa puissance tragique, par son regard intense, sa joie de vivre ou sa tristesse pleine de retenue et d’élégance. Drame romantique hollywoodien de première classe, Prisonniers du Passé mérite amplement d’être redécouvert, tant son langage est universel.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 27 novembre 2006

 

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