Critique : ‘Public Enemies’, de Michael Mann

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Michael Mann continue d’enrichir son univers complexe et pessimiste avec Public Enemies, mélange de polar d’action et de chronique historique qui déroutera tout d’abord par son parti pris visuel osé pour gagner en puissance grâce à une écriture minutieuse, une mise en scène réservant comme toujours quelques éclats de génie et des comédiens flamboyants (Johnny Depp, Christian Bale, Marion Cotillard). Et si le rythme connaît une légère baisse au cours d’un second tiers parfois un peu poussif, le final, lui, atteint des sommets de noirceur et de lyrisme, de violence sèche et de poésie.

Miami Vice nous avait laissés un peu sur notre faim en 2006, entre sa réalisation classieuse réservant des moments d’une rare puissance et ses quelques égarements poseurs témoignant d’une trop forte conscience de son auteur du véritable phénomène qu’il était devenu auprès des cinéphiles. Trois ans plus tard, Michael Mann prouve qu’il n’est pas encore question pour lui de se complaire dans une paresse artistique consistant à répéter les figures qui ont écrit sa légende, ni même de se fondre dans le moule hollywoodien.

N’y allons pas par quatre chemins, l’auteur frappe très fort avec ce mélange de film d’action, de drame flamboyant et de chronique historique. Au centre de ce tourbillon, John Dillinger (Johnny Depp) braque les banques et nargue les forces policières tout en suscitant culte et fascination auprès d’un peuple américain qui subit encore de plein fouet les conséquences de la Crise de 1929. Face à lui, des policiers trop peu nombreux et trop peu entraînés désormais dirigés par l’agent Melvin Purvis (Christian Bale), flic aussi redoutable que playboy dont l’arrivée marque le début d’une révolution dans les forces de l’ordre aboutissant à la création du FBI.

Qu’il s’agisse de la reconstitution des années 30, de la traque du gangster séducteur sous les feux des projecteurs ou de sa romance avec une jolie employée de vestiaire, tout dans Public Enemies se prêtait à un style visuel léché, voire glamour. Fidèle à lui-même, Michael Mann se refuse pourtant à l’esthétisation, dans le drame comme dans la violence qui surgit comme d’habitude chez le cinéaste par explosions brutales et incisives.

Toutefois, si les partis pris artistiques du film s’inscrivent dans la continuité de ceux d’un Collateral, ils risquent cette fois de diviser davantage. Utilisant le numérique, le cinéaste délivre une suite de plans plastiquement imparfaits, voire franchement brouillons pour certains. Du moins en apparence.

A l’heure où le cinéma hollywoodien s’attache à délivrer des productions lisses et sans défaut, à l’heure où même le spectateur pourchasse le moindre accroc visuel au risque d’oublier de faire travailler son imaginaire, Mann ose les travellings flous, les textures granuleuses, voire les raccords lumière incertains, prenant le risque de larguer une partie de son public pour mieux remporter l’adhésion des autres. Impossible d’y voir de la négligence quand l’esthétique dans son ensemble fait preuve d’une telle cohérence, et quand l’utilisation du cadre révèle une telle maîtrise du mouvement dans l’action.

La fusillade nocturne qui survient au deux tiers du film, scène aussi choc que pouvait l’être le final de Miami Vice, englobe à elle seule toutes les qualités et les défauts du film : la réalisation alterne les éclats de génie avec des plans illisibles ; le son quant à lui nous abreuve de coups de feu tonnant de toutes parts, à en déchirer les oreilles. L’immersion est totale.

A ce titre, une fois surmontée la surprise provoquée par le rendu très brut de l’image, les choix artistiques du réalisateur s’avèrent habilement servir ses intentions, entretenant un intéressant décalage avec la vision fantasmée des principaux protagonistes tels qu’ils apparaissent au début du film, pour s’accorder ensuite à merveille avec l’humanité qu’ils dégagent lorsqu’ils révèlent qui ils sont.

Car Public Enemies est aussi un film de personnages. Des personnages qui évoluent dans un univers noir et se débattent face à des enjeux idéologiques et humains complexes. Entre le gangster classe, le flic taciturne et la jolie demoiselle aux yeux enamourés, les portraits laissent d’abord présager d’une écriture caricaturale, mais celle-ci ne dévoile que progressivement ses cartes pour atteindre une réelle profondeur lorsque chacun se retrouve confronté à des situations malmenant ses propres principes.

Toujours aussi exigeant avec ses acteurs, Michael Mann dirige une brochette de comédiens hors pair et nous offre un face-à-face détonnant entre deux des plus doués de leur génération, Johnny Depp et Christian Bale, alors même que ces derniers ne partagent pourtant que très peu de plans – tout juste le temps d’une conversation où ils apparaissent symboliquement séparés par des barreaux. Depp se débarrasse enfin du cabotinage qui minait ses derniers films pour s’effacer derrière son rôle et composer un personnage aussi classe que tragique, tandis que Bale nous rappelle que la sobriété est parfois synonyme d’intensité. Décidément associée aux plus grands noms du cinéma américain (de Ridley Scott à Abel Ferrara en passant par Christopher Nolan, tout le monde se l’arrache), Marion Cotillard se fond quant à elle avec une admirable facilité dans l’univers de Mann.

Si le scénario bénéficie d’une écriture minutieuse, la narration de Public Enemies n’atteint cependant pas les sommets de chef d’œuvres tels que Heat ou Collateral, le second tiers recélant une légère baisse de rythme due à un montage trop rapide, au risque d’entraîner une certaine perte de concentration chez ceux que le style visuel rebuterait encore. C’est peut-être dans ces moments-là que le format employé dessert véritablement le film, engendrant une certaine confusion à l’écran. Mais la dernière demi-heure, elle, s’avère au-delà de toutes les espérances. Formidable montée de tension suivie d’une explosion de violence inouïe, le final est traversé par une poésie et un lyrisme étourdissants.

Alors oui, Public Enemies est une œuvre imparfaite, mais dans le bon sens du terme puisqu’elle n’en porte que davantage la patte de son auteur. Une chose est sûre, elle fait assurément partie de celles qui requièrent plusieurs visions afin d’en apprécier toutes les richesses.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 21 juin 2009

 

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