Critique : ‘Shutter Island’, de Martin Scorsese

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Quatrième collaboration très attendue entre Martin Scorsese et Leonardo DiCaprio, Shutter Island se montre à la hauteur des précédentes, si ce n’est supérieure. C’est une œuvre ambitieuse, très ambitieuse même, qui propose de multiples niveaux de lecture à travers un spectacle visuellement époustouflant nimbé dans un climat de paranoïa permanente. Au vu de la richesse thématique du film, on regrette ici et là quelques longueurs maladroites qui en altèrent l’intensité sur la durée. Le film aurait mérité d’être plus viscéral encore, d’autant qu’il en avait le potentiel avec un tel scénario et avec le talent exceptionnel de son interprète principal, Leonardo DiCaprio. Malgré ses défauts, Shutter Island laisse une empreinte émotionnelle forte et durable et se révèle suffisamment intrigant pour mériter une seconde vision.

shutter_island_08Après trois collaborations fructueuses en l’espace de quatre années seulement, le tandem Scorsese / DiCaprio crée une fois de plus l’événement avec l’ambitieux et surprenant Shutter Island, adaptation d’un roman oppressant de Dennis Lehane, l’auteur de Mystic River. Mélange de film noir et de polar gothique nappé dans un climat d’angoisse aux relents fantastiques, le long métrage installe son intrigue tortueuse dans un le décor claustrophobique d’un asile psychiatrique isolé du monde. Leonardo DiCaprio y incarne le consciencieux marshall Teddy Daniels, chargé avec son collège Chuck Aule (Mark Ruffalo) d’enquêter sur la disparition « en chambre close » d’une patiente particulièrement dangereuse.

Si Martin Scorsese revendique l’influence considérable qu’a eu sur son travail le documentaire Titicut Folies de Frederick Wiseman, c’est à Shock Corridor de Samuel Fuller que l’on pense immédiatement lorsque les deux hommes franchissent les portes lugubres du pénitencier. Une référence plutôt valorisante à laquelle le cinéaste fait honneur, tout en multipliant les clins d’œil à d’autres œuvres célèbres telles que Laura d’Otto Preminger ou La Griffe du passé de Jacques Tourneur. Pour autant, le film, avec ses qualités et ses défauts, n’en possède pas moins sa propre personnalité très affirmée.

shutter_island_10Shutter Island nous immerge aux côtés de DiCaprio et Ruffalo dans un univers qui nous invite à réviser sans cesse nos propres conceptions du sain et du malsain, du réel et de l’illusion, créant une sensation d’instabilité permanente qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’expérience. La photographie splendide de Robert Richardson imprime au long métrage une ambiance proche des films en noir et blanc des fifties, un sentiment appuyé par le jeu des acteurs qui adoptent cet accent nonchalant typique de l’époque. Aux teintes sombres des décors sordides dans lesquels évoluent les deux enquêteurs s’opposent les couleurs luxuriantes du passé confus et idéalisé de Teddy Daniels, révélé en flashback tout au long du film.

Pourtant, en dépit de ces partis pris visuels pertinents et très agréables à l’œil, Shutter Island donne l’impression de manquer d’unité dans son ensemble. Essentiels dans la narration, les flashback ne possèdent pas suffisamment d’intensité et se réduisent pour beaucoup à de belles images qui ne valent que pour le sens qu’elles prennent a posteriori. Quant aux scènes situées dans le présent, elles sont jouées avec énormément de conviction mais ne se révèlent pas aussi viscérales que ce qu’un tel sujet pouvait laisser espérer, à quelques exceptions près (le chassé croisé dans le bâtiment réservé aux criminels dangereux, par exemple). En résultent quelques longueurs ici et là, qui altèrent la tension prometteuse entretenue dans les premières scènes.

shutter_island_16Cela étant, malgré son caractère un peu bancal, Shutter Island ne laisse pas indifférent, loin de là. En premier lieu parce que son scénario alambiqué offre suffisamment matière à réflexion et à interprétation pour nous donner envie de retenter le voyage une deuxième fois. La peinture du milieu psychiatrique de l’époque est sans concession, d’autant plus effrayante qu’elle est habilement mise en parallèle avec les horreurs commises par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale ainsi qu’avec l’histoire personnelle de Teddy Daniels, vétéran de guerre traumatisé par ces crimes. Sur le fond, le film soulève des questions passionnantes qui trouvent une résonance évidente avec notre monde actuel, sans céder à une quelconque facilité.

Enfin, parce que Leonardo DiCaprio y livre une performance magnifique, d’une grande maturité, confirmant s’il en était besoin qu’il est bien devenu le grand acteur qu’il promettait d’être depuis ses débuts dans les années 90. Le lien étroit qu’il entretient avec Martin Scorsese n’y est certainement pas pour rien, ne serait-ce que parce que le cinéaste le pousse à franchir de nouvelles limites à travers un rôle riche, complexe, extrême.

Si le reste du casting (Mark Ruffalo, Ben Kingsley, Patricia Clarkson, Max von Sydow, Emily Mortimer) est impeccable, DiCaprio porte le film sur ses épaules et participe de manière plus que significative à lui conférer cette empreinte émotionnelle surprenante qui ne se laisse pas oublier facilement lorsque s’achève le générique de fin.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 13 février 2010

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