Critique : ‘The Dark Knight’, de Christopher Nolan

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Christopher Nolan a tiré toutes les leçons qu’il fallait de Batman Begins et signe avec ce second opus un film novateur, plus puissant et plus radical que le précédent. Fort d’un scénario en béton armé, The Dark Knight revisite les codes du genre pour se muer en un thriller politique d’une étonnante noirceur, poussant ses personnages flamboyants dans leurs derniers retranchements pour venir bousculer nos conceptions de la justice et de l’héroïsme, à travers des enjeux sécuritaires résolument d’actualité dans le monde occidental d’aujourd’hui. Un propos d’une grande intelligence servi par un ensemble de comédiens au sommet, parmi lesquels Heath Ledger se révèle tout simplement monumental en Joker cruel et torturé. Une ultime prestation fulgurante de nihilisme et déjà culte.

the_dark_knight_wp12Christopher Nolan affichait déjà avec Batman Begins une nette volonté d’extirper la franchise Batman des carcans mercantiles dans lesquels elle s’était enfermée dans les années 90, depuis l’éviction de Tim Burton. Afin de se réapproprier entièrement l’univers esthétique et narratif du superhéros, l’auteur des brillants Memento et Le Prestige n’hésitait pas à reprendre l’histoire à zéro pour se pencher sur la genèse de la dualité Batman/Bruce Wayne. Ce dernier prenait les traits de l’excellent Christian Bale, passé maître dans l’art d’interpréter les personnages troubles voire incontrôlables (American Psycho, Harsh Times) et qui avait déjà prouvé sa capacité à porter un film d’action sur ses épaules (Equilibrium). Le choix de Christian Bale était à coup sûr un atout supplémentaire dans le jeu du cinéaste. Finalement, si Batman Begins n’était pas exempt de quelques faiblesses narratives, le personnage gagnait indéniablement en profondeur et le film, étonnant de noirceur, marquait ainsi la renaissance au cinéma d’une icône dans laquelle on ne plaçait alors plus grand espoir.

Trois ans plus tard, The Dark Knight s’inscrit directement dans la lignée du précédent, ne serait-ce que par son casting et ses partis pris esthétiques. Sauf que Christopher Nolan radicalise encore davantage la saga en lui insufflant une tonalité encore plus noire, encore plus pessimiste. Exactement comme l’avait fait Tim Burton il y a seize ans. N’ayons pas peur de le dire : The Dark Knight est, aux côtés de Batman Le Défi, la meilleure exploitation du superhéros créé par Bob Kane. C’est aussi l’un des blockbusters d’action les plus intelligents et surprenants de ces dernières années.

the_dark_knight_01Pourtant, proposer une réflexion sur les enjeux idéologiques liés à lutte contre la menace terroriste à travers l’univers fun et visuellement très stylisé d’un comic-book n’était pas gagné. Et c’est ce que The Dark Knight fait avec une remarquable pertinence à travers un scénario fouillé, digne des plus grands thrillers politiques. Jusqu’à quel point peut-on, dans un pays libre, soumettre la population à la télésurveillance au nom de la sécurité nationale ? A partir de quand la traque contre le terrorisme fait-elle basculer un pays dans un régime totalitaire ? Telles sont les questions que posent Christopher Nolan et son frère scénariste Jonathan Nolan à travers la nouvelle menace qui guette la ville de Gotham City – assimilée à l’Amérique d’aujourd’hui, post-11 septembre 2001 – et qui s’incarne sous les traits inquiétants du Joker.

Le sombre tableau de ce Gotham City gangrené par la corruption et qui menace de partir en miettes dévoile très vite l’ampleur de ses ambitions, au point que le métrage fera dans un premier temps l’effet d’une surcharge de par ses dialogues très denses, son abondance de personnages, mais aussi un montage très rapide qui nécessite une grande concentration de la part du spectateur. Comme si Christopher Nolan avait tellement de choses à dire qu’il lui était impossible de tout faire tenir en un seul film. Une impression qui n’est que partiellement vraie : toutes les pistes lancées dans cette première partie s’avèrent formidablement exploitées par la suite, fusionnant en une trame commune extrêmement cohérente, qui prend subitement son envol suite à une course-poursuite très mouvementée dans la ville – la scène-pivot du film.

the_dark_knight_10Car si The Dark Knight s’avère pourvu d’un propos idéologique pertinent et résolument ancré dans son contexte, il ne s’agit pas non plus pour Christopher Nolan de renier les ingrédients qui ont toujours caractérisé la saga Batman. Blockbuster d’action oblige, The Dark Knight se doit de remplir un certain cahier des charges en termes d’action musclée. Si les scènes d’action ne s’avèrent pas le point fort du film, le cinéaste leur imprime un degré de violence assez inédit pour le genre, cependant que les courses-poursuites comportent leurs petits moments d’anthologie et atteignent des sommets de netteté et de beauté visuelle grâce à l’utilisation du procédé IMAX. (NDLR : il faudra découvrir le film au format IMAX pour les évaluer à leur juste valeur. Voir notre dossier sur le sujet).

Mais la franchise a toujours été une affaire de méchants exubérants et jouissifs, quitte à verser dans le grotesque. Là encore, avec sa galerie très généreuse de personnages hauts en couleurs, The Dark Knight ne déroge pas à la règle. Ces personnages torturés entrent dans des jeux d’opposition assez subtils et viennent titiller chez chacun d’entre nous, et sans simplisme aucun, des notions fondamentales telles que la justice et l’héroïsme, quitte à malmener nos convictions.

the_dark_knight_06L’élément qui va mettre le feu aux poudres n’est autre que le personnage le plus tordu et le plus fascinant de l’univers de Batman, à savoir le Joker. Autant dire les choses clairement : malgré l’immense respect que l’on porte à Jack Nicholson, le show imposant auquel il se livrait dans le Batman de Tim Burton se voit ici définitivement enterré par la prestation bluffante de Heath Ledger. Prenant le contre-pied de son aîné, qui utilisait le Joker pour faire exploser son propre charisme, Ledger s’efface derrière son personnage pour l’incarner de manière tellement saisissante que l’on en vient presque à oublier qu’un comédien se cache derrière le visage scarifié de ce psychopathe-terroriste sorti de nulle part. Compte tenu du contexte entourant la sortie du film, à savoir le récent décès de l’acteur, l’expérience peut s’avérer assez perturbante. Le portrait de ce clown aussi glaçant qu’insaisissable atteint des sommets de nihilisme, suscitant des sentiments ambigus chez le spectateur qui sera partagé entre l’effroi inspiré par ses agissements et la complicité inspirée par son humour subversif.

the_dark_knight_14L’autre grosse surprise du métrage n’est autre que la naissance fort bien amenée de Double Face, auquel l’acteur Aaron Eckhart apporte une rage magnifique, qui s’oppose à la pureté presque énervante de Harvey Dent. Le tour de force est de faire intervenir Double Face à un stade de l’histoire où les dés du jeu semblent jetés, redonnant du même coup un coup de fouet inattendu au scénario. Sur ce plan, les frères Nolan confirment leurs immenses qualités de conteurs d’histoires. Si les personnages d’Alfred (Michael Caine) et de Lucius Fox (Morgan Freeman) assurent quant à eux le minimum syndical, on se réjouit du retour de Gary Oldman, qui apporte une touche d’humanité bienvenue, et surtout du changement de comédienne pour le rôle de Rachel Dawes qui trouve une classe nettement supérieure grâce à Maggie Gyllenhaal.

Au sein de cette riche galerie de personnages, on pouvait craindre que le chevalier noir dont il est question ne parvienne finalement pas à trouver sa place. Mais il n’en est rien, Christian Bale s’avérant même nettement plus en forme que dans Batman Begins.

the_dark_knight_18Soulignons le caractère atypique du titre The Dark Knight qui ne reprend aucunement le nom de Batman – même si c’est bel et bien de lui dont il est question –, un parti pris annonciateur de l’évolution du sombre superhéros, dont la dualité confine ici à la schizophrénie. Aussi brutal que peu engageant en Batman, propre sur lui et au top de son charme en Bruce Wayne, le justicier se métamorphose sous nos yeux au contact de ses opposants pour devenir un parfait antihéros.

D’une certaine manière, la franchise Batman de Christopher Nolan suit une logique semblable à celle de Spider-Man de Sam Raimi, à savoir le questionnement de la condition et des méthodes de son icône. Nolan va plus loin en mettant en doute le bien-fondé de l’action de son redresseur de torts qui agissait jusqu’alors en tout légitimité – et impunité. Si l’on étend la métaphore à l’échelle géopolitique, l’idée devient alors lourde d’implications. Difficile d’affirmer s’il faut voir de telles intentions dans la tournure prise par ce chevalier, mais une chose est sûre, le noir lui va décidément très bien.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 19 juillet 2008

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