Critique : ‘The Girl Next Door’, de Gregory M. Wilson

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Gregory Wilson frappe très fort avec The Girl Next Door, son deuxième long métrage, adapté du roman de Jack Ketchum. Avec un sujet aussi brûlant – la lente torture d’une jeune fille dont les tortionnaires sont des enfants manipulés par une adulte – il eût été facile de sombrer dans la complaisance ambiante. Le réalisateur évite habilement cet écueil pour s’employer au contraire à décortiquer de manière redoutablement efficace les mécanismes implacables qui ont conduit au drame. S’il paraît évident que le film souffre de quelques contraintes de budget et d’une réalisation un peu plate dans sa première partie, l’effet recherché est largement atteint au bout du compte : The Girl Next Door est une expérience à part, proche de l’insoutenable en dépit de sa sobriété visuelle, et réellement émouvante malgré sa noirceur.

Ceux qui étaient présents à la séance de The Girl Next Door lors du Festival du Film Américain de Deauville 2008 en gardent forcément un souvenir marquant. Des films qui suscitent un certain trouble dans la salle, il y en a régulièrement en festival. En revanche, des projections qui provoquent un remue-ménage pareil, allant jusqu’à tourner à l’apostrophe agressive à la limite de l’agression physique à l’égard du réalisateur, c’est déjà plus rare. Présenté en milieu d’après-midi devant un public adulte mais visiblement non averti, The Girl Next Door a vraisemblablement atteint son but, celui de secouer profondément les spectateurs pour en extraire des réactions extrêmes et imprévisibles à la hauteur de son sujet ô combien périlleux.

Avec la déferlante récente des longs métrages complaisants centrés sur la torture — et dont la saga Hostel s’impose comme l’exemple le plus emblématique — on se demande pourtant ce qui peut bien encore choquer le spectateur blasé. Avec son deuxième long métrage, Gregory Wilson est manifestement parvenu à mettre le doigt là où ça fait mal, et ce en osant une approche finalement bien plus sobre que la réputation sulfureuse de l’objet pourrait le laisser penser.

The Girl Next Door est l’adaptation d’un roman de Jack Ketchum, qui lui-même s’inspire d’un terrible fait divers ayant secoué les États-Unis dans les années 60 : le cas de Sylvia Likens, séquestrée et torturée de manière abominable par des enfants sous la supervision d’adultes. Le film transpose l’action une décennie plus tôt, à la fin des années 50, et réécrit les faits en tâchant d’en dégager une logique. Plus qu’à la torture elle-même, le réalisateur Gregory Wilson s’intéresse aux mécanismes qui l’entraînent, à l’enchaînement des événements insignifiants capable d’expliquer l’inexplicable. Pour cela, il s’intéresse d’aussi près à la victime qu’à ses bourreaux « innocents ».

Après une introduction un peu maladroite qui laisse entendre que l’un des protagonistes a bien survécu aux événements qui vont suivre, The Girl Next Door débute donc comme un joli téléfilm ensoleillé, dans lequel David Moran (Daniel Manche) fait la connaissance de sa nouvelle et jolie voisine, une adolescente du nom de Meg Loughlin (Blythe Auffarth). Suite à l’accident dans lequel ses parents ont trouvé la mort, elle a été recueillie avec sa petite sœur handicapée chez leur tante Ruth Smith, mère d’une tribu de cinq gaillards âgés d’environ sept à quinze ans.

David, qui entretient de bonnes relations avec cette famille et joue régulièrement avec les garçons, est le témoin impuissant de la descente aux enfers progressive de Meg, persécutée quotidiennement par cette femme et ses enfants selon une logique d’escalade de violence et de sadisme inimaginable.

A la douceur des plans extérieurs de la paisible banlieue, Gregory Wilson oppose le froid sordide de la cave dans laquelle finit par échouer Meg sous la supervision musclée de Ruth qui encourage ses fils à libérer toutes leurs pulsions sur elle. Pour autant, le réalisateur ne se borne pas à étiqueter simplement les « foncièrement gentils » (Meg, sa sœur et David) et les « méchants dans l’âme » (Ruth et ses fils). Les enfants restent des enfants, aussi pervers se révèlent-ils au gré de l’intrigue. La responsabilité de leurs actes incombe évidemment à la femme dérangée qui stimule lentement, patiemment, le monstre qui sommeille en eux comme – peut-être – dans tout être humain encore inachevé.

Le personnage central de Ruth Smith, la tortionnaire en chef campée par une Blanche Baker mémorable, n’est pas non plus aussi unidimensionnel que ses discours pourraient le laisser croire. Avec son obsession à rabaisser la pauvre Meg, à la dégrader constamment dans sa féminité en présence des garçons, elle dévoile en quelque sorte ses propres blessures et l’on devine sans que cela ne soit jamais explicité, qu’aussi inexcusables soient ses actes, elle reproduit inconsciemment un comportement qu’elle a dû subir dans le passé.

Toutefois, la part de responsabilité des adultes ne saurait se limiter à la seule Ruth. Plus que tout, Gregory Wilson met en exergue le silence coupable des « honnêtes gens », tels que les voisins qui ne veulent rien savoir tant qu’ils ne sont pas concernés, à l’image des parents de David. Un silence criminel, même, qui n’en reste pas moins désespérément banal à l’échelle de la société humaine.

Si la réalisation de The Girl Next Door ne donne pas l’impression d’être exceptionnelle de prime abord, elle s’avère en réalité très efficace dans la deuxième partie du film. Sa plus grande force consiste en effet à s’appuyer sur l’extraordinaire pouvoir de suggestion du hors champ plutôt que de s’abandonner à la dérive racoleuse qui caractérise le cinéma d’horreur actuel. Gregory Wilson, dont le choix est partiellement dicté par la nécessité (on ne peut pas faire tourner n’importe quoi aux enfants), révèle ses qualités de metteur en scène à travers les scènes les plus difficiles. Or c’est paradoxalement ce recours très pensé au hors champ qui engendre les réactions les plus extrêmes de la part des spectateurs.

The Girl Nex Door possède ainsi la particularité d’être à la fois d’une violence proprement insoutenable dans tout ce qu’il suggère et d’une pudeur étonnante dans tout ce qu’il montre. Le résultat est un film peu commun, qui ne peut laisser indifférent ne serait-ce que par les questions fondamentales qu’il force à se poser.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 3 mars 2009

 

 

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