Critique : ‘The Place Beyond the Pines’, de Derek Cianfrance

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Deuxième collaboration entre le réalisateur Derek Cianfrance et l’acteur Ryan Gosling, The Place Beyond the Pines fait partie de ces films qui vous redonnent foi en le cinéma, en sa faculté à vous transporter dans un imaginaire singulier à la fois beau, fascinant et riche de sens.

Cette expérience, car c’est en est une, est autant sensorielle qu’émotionnelle, tout au long de cette étrange fable qui revisite à sa manière l’éternel conflit entre fatalité et libre arbitre. Elle débute dès les toutes premières secondes, à travers ce magnifique plan séquence qui nous invite sur fond de musique inquiétante à suivre Luke, le personnage interprété par Ryan Gosling (Half Nelson), alors qu’il est sur le point d’assurer son spectaculaire numéro de cascadeur moto devant une foule impatiente.

Une entrée en matière intense, tout comme la rencontre muette, presque surréelle, entre Luke et Romina (Eva Mendes) quelques minutes après, ou celle de Luke avec Robin (Ben Mendelsohn) un an plus tard lorsqu’il traverse la forêt à moto dans une course éperdue après avoir appris par hasard qu’il était père.

La vie de Luke n’est qu’une vaine fuite en avant, à l’image de ces braquages de banque qu’il organise avec Robin dans le but de subvenir aux besoins de son fils mais auxquels il prend goût malgré lui jusqu’au jour où les choses tournent mal.

The Place Beyond the Pines est un film d’ambiance et de personnages au scénario ciselé. Cette première partie centrée sur Luke en constitue le socle, la genèse dont découlent tous les événements qui vont marquer l’entourage de ce personnage et la génération suivante. Ce premier acte est aussi le plus réussi, le plus saisissant, tant dans sa mise en scène extrêmement stylisée que dans son ambiance sonore troublante enveloppée dans une musique très sombre aux accents étonnement dramatiques.

Le tout confère à l’ensemble une dimension fantastique et onirique qui laisse une empreinte durable sur les deux actes suivants, à l’instar de Ryan Gosling dont le jeu sensible et la présence magnétique sont tout simplement inoubliables.

Le deuxième acte reposant sur Avery Cross (Bradley Cooper), le flic idéaliste qui a abattu Luke, offre une nette rupture de ton et de style, comme si tout le début du film n’avait été qu’un songe ; une impression renforcée par le fait qu’elle débute au moment où le jeune homme ouvre les yeux sur un lit d’hôpital.

Un instant, on s’interroge : et si tous deux n’étaient qu’une seule et même personne ? Après tout, Avery est lui aussi père d’un petit garçon d’un an. Derek Cianfrance avoue avoir été inspiré par le transfert de personnage mis en scène dans Psychose d’Alfred Hitchchock. On pense surtout irrésistiblement à Lost Highway l’espace de quelques minutes, à ce sentiment indéfinissable qui nous traverse au moment où on comprend que Balthazar Getty a ravi le rôle principal à Bill Pullman en plein film.

Le réalisateur ne se perd pas pour autant en route et nous captive d’une manière différente avec ce chapitre qui s’apparente à un brutal retour à la réalité, tout en multipliant les subtils jeux de miroir entre les personnages de Luke et d’Avery dont les destins sont intimement liés.

Avery découvre que ses collègues, voire ses supérieurs (Ray Liotta, terrifiant), sont corrompus jusqu’à la moelle et qu’il devra se montrer plus malin qu’eux s’il veut ne serait-ce que survivre. Sa quête, noble en soi, va pourtant le transformer profondément en révélant sa part des ténèbres, un glissement progressif superbement joué par Bradley Cooper – qui continue décidément de nous impressionner depuis Limitless et Happiness Therapy.

Si elle est moins forte que les deux précédentes, la troisième et dernière partie du film offre une belle conclusion à cette tragique histoire de transmission à travers la relation perverse inévitable qui s’établit entre les rejetons de Luke et d’Avery.

Portant sans le savoir le poids du crime commis par son père, AJ (Emery Cohen) a grandi tant bien que mal pour devenir un détestable fils de riche plus obsédé par la défonce que par les études. De son côté, Jason, le fils de Luke, souffre de son absence de racines, personne ne lui ayant jamais révélé qui était son père ni comment il était mort. Jason est interprété avec justesse par Dane DeHaan, jeune acteur à suivre depuis qu’il a incarné un épatant sosie américain de Tetsuo* dans le récent Chronicle.

A travers l’arc consacré aux deux garçons, Derek Cianfrance s’intéresse au monstre invisible qu’est le secret de famille, à la façon dont celui-ci charpente à leur insu les vies de ceux qui grandissent à ses côtés.

The Place Beyond the Pines est tout autant un film en trois parties que trois films dans le film, le réalisateur explorant finalement des styles et des genres différents d’un chapitre à l’autre. Avec une telle structure de scénario et une telle ambition dans son propos, il faut du talent pour parvenir à préserver une cohésion sans s’égarer dans le piège si tentant de la morale bondieusarde chère au cinéma américain. Derek Cianfrance évite tous ces écueils avec une grâce déconcertante, confiant dans la force de son cinéma, dans la sincérité de ses personnages.

Lorsque le beau voyage s’achève, c’est avec un sentiment de plénitude que l’on revient doucement à la réalité, encore hanté par cette musique, ces sons, ces images et ces sentiments bouillonnants.

Caroline Leroy

* Tetsuo, l’ado aux pouvoirs psychiques redoutables d’Akira de Katsuhiro Otomo

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