Le Chinois Fruit Chan, le Coréen Park Chan Wook et le Japonais Takashi Miike s’associent dans le film à sketches Trois Extrêmes.

Le film repose sur le concept initié avec Trois Histoires de l’Au-delà qui était aussi réalisé par trois grands réalisateurs de pays d’Asie différents. Tout comme l’opus précédent, les courts-métrages de Trois Extrêmes explorent les perversions humaines et les réalités parfois sordides qui se tapissent derrière certaines valeurs portées aux nues dans notre monde moderne.

Nouvelle Cuisine, de Fruit Chan

Une ancienne star de Hong Kong, Madame Ching Lee (Miriam Yeung), choisit de faire appel aux services d’une énigmatique cuisinière (Bai Ling) dont les raviolis auraient le pouvoir de rajeunir. Prête à tout pour être belle, espérant reconquérir son mari (Tony Leung Kar-Fai) qui la trompe, Ching Lee décide de tenter l’expérience. Mais que cache cette mystérieuse recette ?…

Miriam Yeung dans le segment Dumplings de Trois Extrêmes (2004)
Voir Fruit Chan au générique d’un film horrifique a de quoi surprendre, le réalisateur nous ayant davantage habitués à des drames sociaux, comme Made in Hong Kong, Durian Durian et Little Cheung. Pourtant, Nouvelle Cuisine porte bel et bien l’empreinte de son auteur, qui utilise ici habilement le fantastique pour aborder des thématiques étroitement liées aux dérives actuelles de notre société.

A travers la quête de jeunesse poursuivie par Ching Lee (Miriam Yeung), une ancienne actrice obsédée par son physique, Nouvelle Cuisine dénonce le culte de la beauté qui prévaut dans notre monde moderne, un phénomène d’actualité quand on connaît l’engouement actuel pour la chirurgie esthétique. Derrière cette quête de perfection se cache une réalité particulièrement sordide et dégoutante.

Ce contraste est illustré par les raviolis de Mei (Bai Ling), délicats et appétissants en apparence, mais dont le contenu doit absolument rester secret. L’idée de faire du personnage principal une ancienne actrice se révèle particulièrement pertinent sachant à quel point la carrière des comédiennes de l’ex-colonie britannique est limitée en termes d’âge…


Derrière le jeunisme, c’est aussi une certaine idée de la femme qui est visée. Nouvelle Cuisine se déroule ainsi dans un univers exclusivement féminin, où les femmes se transmettent des secrets, s’empoisonnent, se mutilent, tout cela pour plaire à un imbécile de mari vieillissant (Tony Leung Kar-Fai a les cheveux teints en gris pour l’occasion), qui ne pensera qu’à les tromper avec des gamines.

En peu de temps, Nouvelle Cuisine parvient aussi à d’embrasser d’autres réalités abjectes concernant les femmes, telles que les abus commis sur de très jeunes filles, les conditions atroces des avortements clandestins mais aussi la sélection des naissances par le sexe – véritable fléau dans certains pays d’Asie et pas uniquement en Chine.

Fort d’une esthétique soignée créatrice d’une atmosphère à la fois lugubre et sensuelle, Nouvelle Cuisine ne suscite pas la peur mais explore une dualité intéressante, celle de ces femmes prêtes à vendre leur âme au diable pour rester belles, et s’impose comme le segment le plus riche en terme de contenu. Nouvelle Cuisine a également fait l’objet d’un long métrage qui vient étoffer cette histoire dérangée.

Coupez !, de Park Chan Wook

Ryu (Lee Byung-Hun) est un réalisateur qui a tout de l’homme parfait : il est beau, riche, talentueux, respecté et marié à une pianiste de renom. Tout va bien jusqu’à ce qu’un figurant jaloux et auquel il n’a jamais prêté attention l’agresse chez lui. Attaché, il se retrouve pris entre deux otages : sa femme (Gang Hye-Jung), elle-même bâillonnée et attachée par des cordes à son piano, et une petite fille. L’agresseur donne deux possibilités à Ryu : tuer l’enfant de ses propres mains ou assister à la torture de sa femme…

Lee Byung Hun dans Trois Extrêmes
Plus tape-à-l’œil que le segment précédent, Coupez ! commence fort avec le tournage d’une scène de film au cours de laquelle une séduisante vampire rencontre quelques problèmes de digestion.

Aussi grotesque que gore, cette entrée en matière filmée en plan séquence annonce la couleur sur la suite des événements dont le réalisateur Ryu Ji-Ho (Lee Byung-Hun) est sur le point d’être victime. Car de retour chez lui, Ryu Ji-Ho est attaqué par un inconnu. Le petit jeu sadique auquel se livre ensuite l’agresseur prend pour prétexte une vulgaire vengeance sociale, ce qui évoque inévitablement Sympathy for Mr Vengeance, à ceci près qu’au lieu de commettre l’irréparable sans le vouloir, le tortionnaire a ici pleinement conscience que ce qu’il fait est absolument injuste.


Finalement, le bourreau confronte sa victime au dilemme le plus terrible qui soit : sauver la femme qu’il aime et renoncer à ses principes en commettant un meurtre, ou bien rester fidèle à lui-même mais laisser mourir sa femme. Un choix impossible qui n’est peut-être que d’une caricature d’une situation à laquelle tout être humain se retrouve un jour ou l’autre confronté.

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En plus de prendre un malin plaisir à faire souffrir son personnage, interprété par le brillant Lee Byung-Hun (JSA (Joint Security Area), A Bittersweet Life), Park Chan-Wook entretient habilement la confusion entre réalité et fiction. Plusieurs éléments des films de Ryu Ji-Ho interviennent ainsi dans son calvaire, de l’hilarant numéro de danse (Im Won-Hee, excellent) à des extraits dialogués, en passant des rappels de la scène de tournage du début.

Ryu Ji-Ho est-il en train de vivre une scène de l’une de ses histoires ? Le figurant ne sort-il d’ailleurs pas tout droit de ses films ?


Sadique, glaçant mais drôle en même temps, Coupez ! mêle violence extrême, physique comme psychologique, et situations grotesques avec une habileté qui n’a d’égal que la virtuosité de sa mise en scène. Ce segment n’est clairement pas le plus profond de Trois Extrêmes, mais certainement le plus divertissant.

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La Boîte, de Takashi Miike

Kyoko, une romancière à succès de 25 ans, mène une existence solitaire et semble hantée par un terrible secret. Son éditeur lui rappelle étrangement Hikita, son père adoptif qui l’a élevée aux côtés de sa sœur jumelle Shoko, qui a accidentellement trouvé la mort dans un incendie. Depuis ce drame, Hikita avait disparu. Un jour, Kyoko reçoit des fleurs accompagnées d’une invitation à se rendre à l’endroit même de l’accident qui a traumatisé son enfance.


Les première scènes de La Boîte laissent présager d’une banale histoire de fantômes japonais, avec une petite fille qui apparaît dans des coins de couloirs sombres. Certes, l’atmosphère est oppressante, mais il est difficile de surprendre avec du déjà-vu. Les apparences sont trompeuses : n’oublions pas que nous avons affaire à Takashi Miike, réalisateur capable de signer l’horrifique Audition une année et de nous pondre l’invraisemblable Visitor Q deux ans plus tard.

Dès l’instant où les souvenirs d’enfance de Kyoko remontent à la surface, La Boîte se transforme en une succession de scènes déroutantes au cours desquelles le temps semble suspendu et où règne la confusion entre rêve et réalité – une confusion qui sera maintenue jusqu’à la fin.


Cinématographiquement parlant, ce passage est une merveille. Grâce à des jeux d’ombres et de lumières au diapason avec une musique à la fois enfantine et inquiétante, ces réminiscences du passé défilent avec une extrême lenteur et fascinent par leur poésie. Avec peu de dialogues, juste par la force des images, La Boîte traduit le mélange d’amour, de haine, de jalousie et de perversion qui étreint les trois protagonistes du drame.

Malheureusement, la suite manque un peu de matière. On aurait par exemple aimé plus de finesse dans le traitement des relations entre Kyoko et Hikita, son père adoptif. Davantage de subtilité dans la direction d’acteurs aurait été la bienvenue, notamment concernant Atsuro Watabe (Swallowtail Butterfly), dont l’attitude affectée ne parvient pas totalement à convaincre. Néanmoins, cet aspect caricatural, qui s’inscrit dans un univers visuel et sonore angoissant, vient renforcer l’idée que Kyoko se trouve menacée de folie rien que par la force de ses souvenirs.

Si La Boîte demeure le moins divertissant des trois segments de Trois Extrêmes, la beauté des images et la puissance de son atmosphère laissent une empreinte comparable à celle de ces rêves qui vous obsèdent longtemps après le réveil.

Elodie Leroy