Critique : ‘Yves Saint Laurent’, de Jalil Lespert

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Premier des deux films français consacrés au célèbre grand couturier, Yves Saint Laurent de Jalil Lespert nous était vendu au moment de sa sortie, le 8 janvier dernier, comme l’un des événements cinématographiques majeurs de ce début d’année 2014. Pour dépeindre la relation amoureuse et professionnelle ayant lié Yves Saint Laurent et Pierre Bergé pendant plus de cinquante ans, le réalisateur disposait en effet d’au moins deux atouts importants : un casting de choix en les personnes de Pierre Niney et Guillaume Gallienne, respectivement pensionnaire et sociétaire de la Comédie Française, et la bénédiction de Pierre Bergé lui-même à l’égard du projet. Ce deuxième point explique la présence à l’écran des véritables collections imaginées par le créateur, point fort incontestable de ce long métrage ; un privilège dont ne bénéficie pas Saint Laurent, la version concurrente réalisée par Bertrand Bonnello avec Gaspard Ulliel et Jérémie Rénier dans les rôles principaux, prévue pour octobre prochain. Mais tout cela suffit-il à faire un bon film ? En particulier dans un genre, le biopic, très propice à l’accumulation de clichés ? La réponse est non, résolument non.

Le biopic est un genre surestimé à mon goût, ne serait-ce que parce que trop de personnes, spectateurs comme professionnels, semblent considérer qu’on y trouve les performances d’acteurs les plus impressionnantes, avis que je suis très loin de partager. Je ressens d’avance une certaine lassitude à voir un comédien fonder son jeu sur l’imitation parfaite d’un autre individu jusque dans ses moindres tics. Même un aussi bon acteur que Leonardo DiCaprio m’avait laissée dubitative dans J. Edgar, cet épouvantable ratage signé du passionnant Clint Eastwood.

yves_saint_laurent_02Fort heureusement, Pierre Niney se hisse dans Yves Saint Laurent au-dessus de ce type de prestation scolaire et sans âme. Il livre une interprétation honnête, derrière laquelle on sent un vrai travail tant dans la façon de déclamer son texte que dans son langage corporel qui évoque instantanément Saint Laurent. Pour autant, il dégage une certaine froideur et ne parvient jamais à nous émouvoir malgré le tour dramatique que prend le film à mi-parcours.

Pierre Niney est incontestablement l’un de nos rares jeunes prodiges à suivre de très près, mais ce rôle ne lui offre en réalité que peu de marge de manœuvre pour s’épanouir. La principale raison de ce résultat en demi-teinte là où l’on attendait une performance d’acteur mémorable tient essentiellement à un problème d’écriture du long métrage lui-même, défaut bien français auquel peu de nos films, séries et téléfilms échappent depuis une bonne quinzaine d’années. Il n’est même pas possible ici de blâmer notre système de production puisque Yves Saint Laurent est financé par des fonds privés*, tendance nouvelle dont on espère qu’elle fera des émules.

Les scènes démonstratives du film s’enchaînent sans qu’une seule se détache vraiment, mis à part les séquences de défilé. Mais même ces dernières ne sont pas mises en valeur comme elles le devraient, de façon à apporter une véritable vision sur les moments forts de la vie du couturier.

yves_saint_laurent_04L’intention de Jalil Lespert était d’insister sur l’homme plutôt que sur l’artiste. C’est ce qui explique que le film bascule prématurément dans la peinture de la déchéance de Saint Laurent plutôt que de s’intéresser à son génie créateur. Or les scènes sans saveur le montrant se droguer ou racoler tout ce qui passe ne nous disent pas grand chose de lui, la faute à une narration plate, sans aucune tension dramatique. Il en va de même pour sa relation avec Pierre Bergé, trop cantonnée à quelques scènes censées nous informer succinctement de son évolution.

Mais le plus grave est sans doute que le film ne nous fait jamais ressentir le poids du temps qui passe, un comble pour un biopic allant de la jeunesse à la mort du personnage et s’étalant sur plusieurs décennies. On sort ainsi de Yves Saint Laurent avec l’impression que toute cette histoire a glissé sur nous sans laisser de traces. Ou presque. Car Guillaume Gallienne est celui qui tire paradoxalement le mieux son épingle du jeu avec un personnage plus effacé a priori que celui de Saint Laurent, mais sur lequel il a toute liberté pour imprimer son style naturel et sa justesse de chaque instant. Il est la seule bonne raison de jeter un œil à ce film bien tiède.

Caroline Leroy

*Cf. article de Challenges du 19 janvier 2014

 

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