Critique : ‘Coco Chanel & Igor Stravinsky’, de Jan Kounen

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Après 99 Francs, Jan Kounen change de ton et de registre pour se pencher sur la relation tumultueuse de deux grandes figures artistiques de leur temps. Servi par une direction artistique haut de gamme et par une interprétation remarquable (Mads Mikkelsen, habité), Coco Chanel & Igor Stravinsky offre une mise en abyme fascinante des tourments de la création artistique et dégage une émotion contenue mêlée de sensualité, utilisant magistralement tout le langage cinématographique pour nous faire entrer peu à peu et de manière intime dans l’univers intérieur du célèbre compositeur. Du grand cinéma, maîtrisé et inspiré, le plus beau film de Jan Kounen.

coco_chanel_igor_stravinsky_06Après le satirique et percutant 99 Francs, Jan Kounen change une fois encore radicalement de registre pour adapter le roman Coco & Igor de Chris Greenhalgh, qui retrace la liaison peu connue entre deux artistes qui exercèrent chacun dans leur domaine, la musique pour l’un et la mode pour l’autre, une influence majeure.

Coco Chanel & Igor Stravinsky débute sur ce qui restera très certainement comme l’une des scènes les plus impressionnantes vues ces dernières années sur un écran de cinéma.
Après une brève incursion dans l’intimité de Gabrielle Chanel (Anna Mouglalis), quittant tout juste son amant Boy Capel, le film s’ouvre sur la première légendaire du Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky (Mads Mikkelsen) au Théâtre des Champs Elysées en 1913, un événement entré dans l’Histoire en raison de l’hystérie collective qui s’est emparée de la salle, déroutée et bouillonnante devant une œuvre aussi révolutionnaire. En aparté, nous nous amuserons que le film ait été dévoilé en clôture du Festival de Cannes dans un palais qui, toutes proportions gardées, a souvent connu des épisodes voyant le public huer des films pour leur caractère dérangeant ou simplement inhabituel…

coco_chanel_igor_stravinsky_05En plus d’avoir dû requérir un travail de recherches et de reconstitution monstrueux, ne serait-ce que pour se rapprocher de la réalité historique de cette première, la scène nous plonge, au moyen d’une mise en scène immersive, au beau milieu d’un véritable tourbillon d’émotions et d’échanges houleux. Cette représentation marquera le film d’une véritable empreinte, résumant à elle seule la condition de l’artiste incompris des masses et éternellement insatisfait de l’expression externe de son univers interne. L’écho du Sacre du Printemps hantera d’ailleurs le film jusqu’à la dernière note, tel un refrain lancinant, tandis que Stravinsky plongera dans les affres de la passion amoureuse.

Coco Chanel & Igor Stravinsky a pour immense (et rare) qualité d’utiliser véritablement tous les ressorts du langage cinématographique pour servir la narration et faire ressentir les émotions des personnages. Des cadrages superbement pensés à l’utilisation toujours judicieuse de la musique (à commencer par les extraits de la composition de Stravinsky), en passant par l’exploitation du décor ou encore la photographie jouant sur les clairs obscurs (David Ungaro, déjà chef opérateur sur 99 Francs), tous les aspects de la mise en scène participent à dépeindre avec une élégante retenue les relations complexes qui unissent les protagonistes du triangle amoureux central du film – Chanel, Stravinsky et son épouse Catherine. A l’image de Mademoiselle Chanel qui cherche à créer « un parfum aussi complexe qu’une personnalité » (nous dit le film) avec ce qui deviendra le célèbre N°5, Kounen semble s’attacher à laisser des zones d’ombre dans les portraits de ses personnages pour les rendre d’autant plus humains, évitant le trop plein de dialogues pour laisser parler les gestes, les regards, les silences.

Si le film peut paraître lent au premier abord, le rythme participe pleinement à nous rapprocher de manière toujours plus intime des personnages, et notamment du compositeur. La plus grande partie du film se déroulant dans la demeure garchoise où Chanel héberge Stravinsky et sa famille, le film prend parfois des allures de huis clos, nous immergeant dans une atmosphère envoûtante, comme si nous nous retrouvions peu à peu piégé dans l’univers mental du compositeur.

coco_chanel_igor_stravinsky_01L’une des réussites de ce Coco Chanel & Igor Stravinsky est de relier la vie intime de Stravinsky, de sa passion destructrice avec Chanel à l’échec de sa vie de famille, à ses tourments artistiques. Sur ce dernier thème, on ne peut que s’interroger sur la part de vécu dans la manière dont Jan Kounen figure le processus de création dans ce qu’il a de plus intime voire de douloureux. Le dernier quart d’heure, quasi dépourvu de dialogue, est fascinant.

Le film est servi par un casting de valeur, à commencer par Mads Mikkelsen, acteur danois vu dans la Trilogie Pusher de Nicolas Winding Refn, dans le bouleversant After the Wedding de Suzanne Bier, et récemment propulsé à l’international par Casino Royale de Martin Campbell. Doté d’une présence tout simplement incroyable, Mikkelsen semble avoir intériorisé son rôle à l’extrême et joue la carte de la sobriété, parvenant à chaque instant à trouver l’émotion juste (en plus d’épater par ses prouesses linguistiques : il s’exprime cette fois en russe et en français !).

Plus crédible et plus riche que dans le Coco Avant Chanel d’Anne Fontaine, le portrait de la créatrice de mode dégage quant à lui une sorte de froideur tragique, Anna Mouglalis se révélant parfaite pour transmettre la force de caractère et la solitude de la jeune femme sans jamais sombrer dans la caricature, incitant à décrypter ses gestes et ses paroles plutôt qu’à la juger. Une autre figure forte se distingue pour lui donner la réplique : Catherine Stravinsky, l’épouse du compositeur à laquelle Elena Morozova insuffle un mélange subtil de souffrance et de sagesse. La confrontation des errances de Stravinsky et de l’univers très féminin qui l’entoure confère au film une tension sexuelle latente et les scènes érotiques réservent quelques plans d’une grande sensualité.

coco_chanel_igor_stravinsky_09Maîtrisé sans jamais sombrer dans le classicisme, formellement superbe sans être formaliste, Coco Chanel & Igor Stravinsky ajoute à la filmographie de Jan Kounen une pièce impressionnante et s’impose à ce jour comme son plus beau film. Une chose est sûre, il est impossible de douter de l’intégrité artistique de ce cinéaste que nous avions découvert avec le déjanté Vibroboy et l’ultra-violent Doberman, et que nous avons vu gagner en maturité avec les années, surprenant toujours par les choix de ses sujets et s’obstinant à ne pas rentrer dans le moule du cinéma français actuel. Et tant pis si ses films n’ont pas toujours fait l’unanimité, comme ce fut le cas de Blueberry, excessivement conspué par la critique pour son final déroutant (est-ce ce qui l’a attiré dans la première du Sacre du Printemps ?).

En tout cas, à l’heure où nombre de cinéastes français ont tendance à se reposer uniquement sur leurs scénarios sans prendre la peine de travailler la forme pour la mettre en osmose avec le fond, Jan Kounen donne avec ce film ambitieux une belle leçon de cinéma.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 23 novembre 2011

> Lire l’interview de Mads Mikkelsen

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