Critique : ‘District 9’, de Neill Blomkamp

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Pour son premier long métrage, Neill Blomkamp réussit le tour de force d’ancrer un scénario rocambolesque dans un décor et une atmosphère troublants de réalisme grâce à un style documentaire bien employé et des effets spéciaux bluffants. Réalisé avec les tripes, District 9 s’impose comme un film de science-fiction intelligent mais aussi extrêmement divertissant, ne lésinant sur aucun excès pour servir le spectacle, et témoignant d’un véritable amour du genre. L’influence de Peter Jackson, producteur du film, est indéniable mais Neill Blomkamp n’en révèle pas moins une vraie personnalité de cinéaste et risque fort de continuer de faire parler de lui dans les années à venir.

Cette année marque décidément le grand retour de la science-fiction, la vraie, celle qui assume sa mythologie et ses fantaisies visuelles et qui filme frontalement ses créatures étranges. Il y a quelques mois, le Star Trek de J.J. Abrams opérait un retour flamboyant vers le space opera. A présent, c’est au tour de District 9 de frapper un grand coup en revenant vers une thématique phare du genre : la confrontation de l’être humain avec une espèce venue d’un autre monde. Sauf que ces extra-terrestres ne sont pas des destructeurs comme dans La Guerre des Mondes ni des envahisseurs voraces comme dans V, mais une population d’aliens abattus dont le vaisseau a échoué sur Terre il y a une vingtaine d’années après qu’un virus a ravagé une partie de l’équipage. Arrivés en Afrique du Sud, ils se retrouvent parqués dans le District 9, un camp de bidonvilles cerné par des barbelés et dans lequel ils survivent en piochant dans les ordures, entre deux séances de passage à tabac par les militaires de la MNU ou par la pègre locale, voire les civils.

Produit par Peter Jackson que l’on ne présente plus, District 9 est le tout premier long métrage de Neill Blomkamp, réalisateur tout juste âgé d’une trentaine d’années et auquel on peut d’ores et déjà prédire un bel avenir cinématographique.

Filmé caméra à l’épaule à la manière d’un reportage, District 9 n’entre pas pour autant dans la mouvance du film « à la première personne » comme c’était le cas de Cloverfield mais impose tout de même dès les premières minutes un climat d’un troublant réalisme en dépit de son postulat d’uchronie fantaisiste. Entre les extraits du documentaire réalisé sur la mission de Wikus Van der Merwe (Sharlto Copley), agent chargé de transférer les aliens vers un autre camp, les images de caméra de surveillance de la MNU, les interviews de monsieur et madame tout-le-monde ou même les images véridiques issues de media locaux, tout est fait pour créer une sensation tenace de réalité et pour donner corps à cette cohabitation entre une population humaine déjà multiethnique et ces extra-terrestres à l’aspect physique incongru amateurs de pâté pour chats. La violence en devient parfois dérangeante mais l’humour s’invite bien souvent à l’improviste dans les situations les plus tendues, non sans un certain cynisme pleinement assumé.

Bien sûr, en ancrant la ségrégation subie par les aliens en Afrique du Sud, le film renvoie immédiatement au chapitre peu glorieux de l’Histoire qu’est l’Apartheid, une métaphore qui ne constitue pas le cœur du film mais qui était presque inévitable puisque Johannesburg n’est autre que la ville natale du réalisateur. Certains verront aussi dans les réactions hostiles de la population comme des institutions face à ces invités non désirés un propos universel sur l’immigration clandestine, doublé d’un portrait peu flatteur de la race humaine qui ne trouve de cohésion que lorsqu’un nouveau bouc émissaire lui tombe sous la main.

Pourtant, si le scénario qu’il cosigne avec Terri Tatchell ne manque pas d’intelligence, Neill Blomkamp a le bon goût de ne pas se prendre trop au sérieux et délivre surtout avec District 9 un formidable divertissement, excessif sur tous les tableaux au point d’en devenir sacrément jouissif. Réalisé avec les tripes, le film est porté par un rythme haletant et exploite admirablement l’ambiance visuelle cradingue des bidonvilles sud-africains, donnant lieu à quelques visions surréalistes lorsque des technologies futuristes sont à l’œuvre. En mélangeant les effets spéciaux physiques et numériques (réalisés comme on s’en doute par la WETA), Neill Blomkamp tire superbement parti du style vérité du film, les créatures comme les technologies s’intégrant à l’image avec un naturel bluffant.

Compte tenu des moyens qui lui sont offerts, il paraît normal que le cinéaste se fasse plaisir en traitant ses aliens comme des acteurs à part entière – le fameux Christopher Johnson demeure le personnage le plus attachant – ou en faisant intervenir en plein gunfight un robot dont le fonctionnement évoque directement les « mobile suits » de Gundam (un principe déjà emprunté dans Aliens). Précisons que le film réserve aussi quelques mutilations assez répugnantes (les arrachages d’ongles entraînés par la mutation de Wikus sont gratinés), en plus d’enregistrer une liste impressionnante de corps humains explosant à l’écran avec un sens du spectacle réjouissant.

On est parfois à la limite du mauvais goût et l’on pense alors avec nostalgie au Peter Jackson des débuts, le maître ayant une influence indéniable sur l’élève même si ce dernier révèle bel et bien une personnalité de réalisateur à part entière. C’est d’ailleurs précisément cet esprit franc du collier et cette honnêteté vis-à-vis du genre de la science-fiction qui suscitent un enthousiasme immense à la vision de District 9. A l’heure où les remakes fleurissent à tour de bras, qu’il s’agisse d’une œuvre originale fait d’autant plus plaisir.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu le 19 août 2009

 

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