Critique : ‘La Vague’, de Dennis Gansel

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La Vague part d’une interrogation toute simple : est-il possible aujourd’hui, dans un pays dit démocratique comme le nôtre, de voir surgir du jour au lendemain un régime totalitaire ? Disons-le clairement, la réponse donnée par le film de Dennis Gansel fait froid dans le dos. Sous des dehors de film de jeunes évoluant au rythme d’une bande-son rock, La Vague prend pour terrain d’étude une classe de lycée pour analyser avec une crédibilité percutante les phénomènes de groupe et les réactions individuelles face à la montée d’un système dictatorial. Passionnant jusqu’au bout, remarquablement écrit et interprété, cette adaptation du roman de Todd Strasser nous pousse dans nos retranchements en nous amenant constamment à nous demander quelle serait notre réaction dans une situation similaire. Ne serait-ce que pour son propos universel et pour le moins pertinent à l’heure actuelle – même dans un pays comme la France –, La Vague mérite voire se doit d’être diffusé le plus largement possible.

lavague_02Aussi inquiétant que cela puisse paraître, l’incroyable scénario de La Vague, nouveau film de Dennis Gansel (NaPolA) n’est pas totalement imaginaire. L’histoire est adaptée du roman de Todd Strasser La Troisième Vague, lequel s’inspirait librement d’un fait réel, une expérience réalisée en Californie en 1967 par un professeur d’Histoire du nom de Ron Jones. Tout commence par l’idée originale d’un professeur, Rainer Wenger (Jürgen Vogel), qui décide de donner corps à son cours sur l’autocratie en mettant ses élèves en situation tout au long de leur semaine thématique. Pour ce faire, il instaure une succession de règles de discipline toutes simples visant à expliquer à ses élèves le fonctionnement et la manière dont s’installe un régime totalitaire. Mais à sa grande surprise, les élèves s’avèrent prendre ces nouvelles règles très au sérieux, un peu trop même. Jour après jour, ce qui aurait dû rester une simple simulation prend des proportions de plus en plus incontrôlables.

Suivant le même principe que L’Expérience, excellent film réalisé en 2001 par Oliver Hirschbiegel et qui s’inspirait de l’expérience atroce menée dans la prison de Stanford, La Vague prend un petit groupe de personnes comme sujet d’étude dans un environnement donné pour mettre le doigt sur quelques comportements typiques de l’être humain. Quel meilleur terrain d’expérimentation qu’une classe de lycée pour manipuler les individus ?

lavague_03Passionnant de bout en bout, La Vague décortique avec une crédibilité de tous les instants les phénomènes de groupe, allant du rejet de tout élément refusant de rentrer dans le moule au développement d’un système redoutable d’espionnage, en passant par l’identification à travers des signaux de reconnaissance.

Dennis Gansel n’en oublie pas pour autant de s’intéresser aux réactions individuelles et s’appuie sur les points de vue d’une poignée de personnages soigneusement choisis pour démontrer la manière dont l’autocratie exploite sournoisement les failles et les blessures de chacun pour s’imposer comme la solution ultime à tous les problèmes. La même méthode qu’utilisent les sectes pour recruter leurs nouveaux adhérents. Et dans les situations extrêmes, les plus fanatiques ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Au passage, La Vague devrait remettre les pendules à l’heure à ceux qui utilisent un peu trop facilement le terme « fasciste » (ou « facho » comme on dit aujourd’hui) sans vraiment se souvenir de ce qu’il sous-tend.

L’une des (nombreuses) bonnes idées de Dennis Gansel est d’adopter un style de mise en scène résolument moderne et attrayant. Sans jamais verser dans l’abus d’effets clipesques, La Vague s’impose sur le plan formel comme un film extrêmement accessible, suffisamment rythmé pour séduire la génération MTV. L’emploi d’une bande originale très rock, que viennent parfois renforcer quelques accents de hip-hop, confère parfois au film des apparences sympathiques de teen movie et c’est là toute l’intelligence de la démarche de Dennis Gansel : ancrer son univers dans la culture pop actuelle pour développer un propos qui concerne directement la jeunesse d’aujourd’hui.

lavague_01Car s’il est une génération vulnérable au développement d’une mentalité fasciste, c’est bien celle des 18-25 ans, celle qui se sent en marge alors qu’elle s’apprête à entrer dans le monde impitoyable des adultes, celle qui radicalise ses idées pour pallier son insécurité. Ce qui ne signifie pas que les adultes même les plus érudits soient invulnérables à de telles idéologies, comme certains développements du scénario viennent justement en témoigner.

A ce titre, l’écriture des personnages se voit habilement mise au service des intentions de l’histoire et La Vague ne cède jamais à la schématisation des relations humaines, qu’il s’agisse du professeur grisé par sa position de leader, de l’opposition idéologique entre Karo (Jennifer Ulrich) et son petit ami Marco (Max Riemelt, vu dans Le Perroquet Rouge), ou même des rivalités exacerbées entre les bandes de jeunes se disputant le territoire (la Vague contre les Anarchos de la classe d’à côté). Tous ces jeunes gens, on apprend à les connaître, on s’y attache sans les juger, et l’on se demande à plus d’une reprise quel est l’élève dont la réaction est la plus proche de celle que l’on aurait dans la même situation.

lavague_05En partant d’un postulat tout simple, La Vague fait une démonstration percutante dont l’aboutissement a de quoi faire trembler. Oui, une dictature peut surgir n’importe où et à n’importe quelle époque. Oui, le phénomène de l’obéissance extrême à l’autorité, pour inexplicable qu’il soit, est universel. Et si l’Allemagne a connu le IIIe Reich et semble ainsi plutôt bien placée pour en parler (l’allusion aux jeunesses hitlériennes est claire, notamment lors d’un climax comportant quelques plans assez tétanisants), la réflexion portée par le film revêt un caractère universel en démontrant que les comportements mis en lumière ici font bel et bien partie de la nature humaine.

On n’en saluera pas moins l’audace du cinéma allemand qui fait montre d’une réelle capacité à réfléchir sur l’Histoire de son pays, et ce au travers de productions destinées à un large public – La Vague a attiré plus de 2,5 millions de spectateurs locaux. Dommage qu’au pays des Philosophes des Lumières les cinéastes osant manifester un tel esprit critique se fassent de plus en plus rares. Surtout à l’heure où les notions de discipline et de surveillance, assorties d’une tendance de plus en plus prononcée au culte de la personnalité des dirigeants politiques, sont plus que jamais à l’ordre du jour, grignotant chaque jour un peu plus et sans en avoir l’air sur nos libertés individuelles… Et vous, vous pensez vraiment qu’une nouvelle dictature est impossible ?

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 4 décembre 2008

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