Critique : ‘Le Guerrier Silencieux’ (Valhalla Rising), de Nicholas Winding Refn

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Après la trilogie danoise Pusher et le film britannique Bronson, Nicolas Winding Refn nous immerge dans un univers médiéval aux côtés d’une bande de guerriers vikings épuisés par la famine et minés par la peur. Si le cinéaste affiche toujours la même fascination pour la violence viscérale, il prend le contre-pied des attentes suscitées par le genre et travaille subtilement son atmosphère pour plonger ses personnages dans un songe éveillé à la fois oppressant et nihiliste, prenant des allures de purgatoire. Expérience singulière habitée par le regard énigmatique de Mads Mikkelsen, Le Guerrier Silencieux fait poindre subtilement l’émotion en fin de parcours et laisse juste ce qu’il faut de questions en suspens pour stimuler l’imagination. Une nouvelle claque signée Nicolas Winding Refn.

On lui doit l’excellente trilogie Pusher, mélange de film de gangsters et de chronique sociale, plongée brutale mais étonnamment humaine dans le milieu des trafiquants de drogues de Copenhague. On lui doit aussi le récent Bronson, portrait excentrique d’une brute incontrôlable dans l’univers carcéral anglais.

Avec Le Guerrier Silencieux (Valhalla Rising), Nicolas Winding Refn change radicalement d’univers pour nous plonger dans les temps médiévaux aux côtés d’une bande de guerriers vikings. Soyons clair, nous sommes loin de la production épique enchaînant les joutes martiales que l’on était en droit d’imaginer compte tenu du cadre narratif – un monde barbare en proie à une guerre de religions. Si Refn affiche toujours la même fascination pour la violence viscérale que dans ses précédents films, l’action ne constitue pas le cœur de cet objet filmique singulier qui se définit surtout comme un voyage sombre et onirique, une expérience totalement à part.

valhallarising_03Incarné par le monumental Mads Mikkelsen, qui collabore pour la quatrième fois avec le cinéaste après Pusher, Pusher II et Bleeder, le personnage titre est à lui seul une énigme. Guerrier borgne d’une force surhumaine, One-Eye ne prononcera pas un seul mot de tout le film et ne dévoilera rien de son passé. Prisonnier pendant plusieurs années d’un chef de clan cruel, il s’échappe grâce à l’aide d’un petit garçon, non sans avoir au passage soigneusement réglé leurs comptes à ses geôliers à coups de hache et à force d’arrachages de boyaux. Dès lors s’établit au sein du duo improbable formé par le guerrier et l’enfant (on pense à Babycart) un contrat implicite fondé sur une relation de confiance, le second s’improvisant traducteur pour le premier en échange de sa protection.

Outre ses étranges personnages, usés par la fatigue et la faim, Refn filme abondamment son décor, des paysages montagneux dont l’immensité s’avère paradoxalement porteuse d’une sentiment de claustrophobie. Une sensation qui gagne en intensité lorsque le tandem accompagne des guerriers chrétiens rencontrés en chemin pour une traversée en mer périlleuse, à bord d’un bateau viking cerné par un brouillard épais et glaçant.

valhallarising_02Bientôt, une multitude de questions s’insinue dans l’esprit du spectateur : quelle est la véritable nature du périple de ces hommes ? One-Eye est-il simple passager ou orchestrateur du voyage ? Le décor est-il réel ou s’agit-il de l’expression d’un univers mental ? Le titre d’origine, Valhalla Rising, et la nature du handicap de One-Eye (on pense forcément à Odin, patron des guerriers, dieu de la mort et borgne de son état) appellent certes à une explication mythologique mais l’allusion ne va guère plus loin. Le contexte a davantage pour vocation de pousser les différents protagonistes dans leurs derniers retranchements, opposant non sans une certaine ironie la foi ardente des Chrétiens, qui prêchent la Parole en répandant le sang, avec le caractère dérisoire de leur condition face aux forces de la Nature. Confronté à l’inconnu, ici exprimé par une menace invisible, l’être humain cherche le mystique.

valhallarising_07Ponctué par des visions infernales directement issues de l’esprit de One-Eye et dont certaines semblent vouées à se réaliser, Le Guerrier Silencieux baigne dans un climat fantastique et onirique subtilement entretenu par un montage qui n’autorise pas toujours une compréhension immédiate de l’action.

A la mise en scène jouant habilement sur le hors champ s’ajoutent des choix esthétiques osés (la mer rouge vif des visions de One-Eye tranche avec les tons froids et bleutés des paysages) mais aussi une bande-son atmosphérique et angoissante, qui prend parfois le pas sur les dialogues, pour monter en puissance dans un style minimaliste et répétitif lors de séquences quasi hallucinatoires. Comme c’est souvent le cas dans les films de Refn, l’émotion point discrètement en fin de parcours ; et ce, même si le point de vue adopté s’avère plus distancié que dans les Pusher.

Introverti à l’extrême mais toujours aussi charismatique, Mads Mikkelsen confirme une fois encore son impressionnante capacité à se transformer d’un rôle à un autre (oui, il s’agit bien du même acteur vu auparavant dans Casino Royale de Martin Campbell, et plus récemment dans Coco Chanel & Igor Stravinsky de Jan Kounen). Et One-Eye de s’imposer peu à peu comme l’âme du film, la personnification parfaite d’un cinéma purement sensoriel qui ferme la porte à toute tentative de verbalisation. Un seul mot d’ordre : s’installer confortablement sur son siège et se laisser happer par le film.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 13 janvier 2010

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