‘Hard Out Here’ : Lily Allen, raciste et sexiste ?

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Depuis la sortie le 12 novembre dernier du clip de son nouveau titre Hard Out Here, qui a déjà fait plus de 5 millions de vues sur YouTube, Lily Allen fait l’objet d’accusations particulièrement agressives puisqu’elle est accusée à la fois de racisme et de sexisme ! Rien que ça. Une polémique bien mal placée : la vidéo de la chanteuse anglaise opère justement, avec un humour trash mais particulièrement bien senti, une dénonciation virulente des fléaux qui gangrènent la culture pop occidentale d’aujourd’hui.

La vidéo débute dans en salle d’opération chirurgicale. Allongée sur la table d’opération, Lily Allen est une patiente venue faire une liposuccion. Pour absorber la graisse de son corps, trois chirurgiens s’activent sous la direction avertie du manager de la star, un homme entre deux âges vêtu d’un complet veston. Sur l’écran de télévision qui surmonte la scène, des jeunes femmes serviles allument le spectateur en se fourrant le doigt dans la bouche… Cette introduction trash n’est que le début des festivités. Hard Out Here sort la grosse artillerie pour dynamiter les fléaux qui gangrènent la pop américaine et plus généralement occidentale : la dégradation des femmes, et plus particulièrement des femmes noires, mais aussi le diktat de la maigreur ou encore l’incitation au consumérisme, qu’il porte sur des objets ou sur le sexe. L’arme de la chanteuse ? Son humour : le clip de Hard Out Here est aussi drôle que pertinent, voire jouissif à regarder pour qui a régulièrement la nausée en regardant les clips qui font l’actualité sur nos ondes.

lily_allen_hard_out_here_01Dans le collimateur, on retrouve bien entendu la pression exercée sur les stars féminines pour atteindre un idéal de beauté irréaliste, avec toutes les conséquences néfastes que cela peut avoir sur des adolescents avides de modèles : « You should probably lose some weight, ’cause we can’t see your bones/You should probably fix your face, or you’ll end up on your own » (« Tu devrais perdre du poids, parce qu’on ne voit pas tes os/Tu devrais faire refaire ton visage, ou tu finiras toute seule »). Également pointé du doigt dans Hard Out Here, l’abus de tenues, de postures et de gestes à connotation sexuelle (l’emploi de la banane est à peine caricatural !), le tout sous la direction du businessman qui en tirera les fruits financiers. Lily Allen fait écho à Sinead O’Connor dans sa récente lettre adressée à Miley Cyrus : citée comme modèle par l’ancienne icône Disney adepte du twerk, la chanteuse irlandaise tentait de lui ouvrir les yeux sur l’exploitation dont elle est victime par des producteurs proxénètes. Cette lettre marquait le début, en octobre dernier, d’une guerre médiatique entre les deux femmes, une guerre qui toujours en cours et qui risque fort de les mener devant les tribunaux.

lily_allen_hard_out_here_05Dans Hard Out There, Lily Allen cible donc explicitement Miley Cyrus, non seulement en employant des danseuses-twerkeuses mais aussi en leur donnant des fessées, comme dans le clip de Wrecking Ball. Egalement pris pour cible, Robin Thicke en prend lui aussi pour son grade et ça fait plaisir : la mention « Robin Thicke has a big dick », écrite en énorme dans le clip de Blurred Lines, devient « Lily Allen has a baggy pussy ». Enfin, Lily Allen attaque la scène rap américaine et plus particulièrement l’imagerie du maquereau au look bling bling et amateur de voitures de luxe, qui apparaît souvent affalé dans un fauteuil et entouré de ses esclaves sexuelles.
C’est parce qu’elle s’est entourée de twerkeuses majoritairement noires que Lily Allen est accusée de racisme. Un comble quand on a vu les clips auxquels elle fait référence.

lily_allen_hard_out_here_04Depuis une quinzaine d’années, l’industrie du disque américaine cultive les ambiguïtés dans la représentation des Afro-américaines dans les clips. On pourrait presque parler de relation schizophrène. D’un côté, la scène pop a été marquée par l’ascension durable de plusieurs superstars telles que Beyoncé et Rihanna, qui ont acquis un pouvoir sans précédent pour des artistes féminines. Mais en parallèle s’est développée une représentation dégradante de la femme noire par le biais des danseuses sans visage qui remuent leur postérieur sous l’œil satisfait d’un homme mis en scène en situation de domination. Dans ces clips, le chanteur/rappeur est planté la plupart du temps au centre du cadre tandis que les danseuses sont cantonnées à la périphérie de l’image (mis à part lorsque la caméra filme leur postérieur). D’abord spécifique au rap, cette représentation a peu à peu contaminé toute la scène pop américaine, voire occidentale puisque nous la retrouvons aussi en France, avec des danseuses d’origine africaine ou maghrébine. Certes, dans la pop américaine, la femme afro-américaine n’a plus le monopole de la mise en esclavage, comme on pouvait le constater dans le récent Blurred Lines de Robin Thicke. Toutefois, il n’est pas rare qu’elle soit mise à contribution pour servir de faire-valoir à la femme blanche, comme c’est le cas dans le clip de Wrecking Ball ou dans la prestation de Miley Cyrus aux MTV Video Music Awards  : la chanteuse « accessoirise » ses twerkeuses en les traitant comme des esclaves…

lily_allen_hard_out_here_03Dans Hard Out Here, la présence majoritaire de femmes noires, parmi les twerkeuses qui entourent Lily Allen, fait donc débat. Faut-il parler de racisme et de sexisme ? Assurément non. La simple existence de cette polémique, lancée par des sites tels que Flavorwire et The Guardian ou encore le blog Indiewire, prouve soit l’incapacité des accusateurs à décrypter les images qu’ils consomment, soit leur difficulté à comprendre le sens du terme « parodie », qui implique nécessairement de mettre en scène ce que l’on veut dénoncer, ne serait-ce que pour être regardé par le public qui consomme ces images. La chanteuse opère justement une dénonciation de ces clips nauséabonds, dans lesquels le sexe est non seulement un argument vendeur mais aussi un alibi mis à contribution pour faire passer ces représentations racistes et sexistes – les détracteurs de ces clips deviennent alors des vieux réacs en guerre contre la libération des mœurs.

La conclusion de Lily Allen dans Hard Out Here ? « Inequality promises that it’s here to stay/Always trust the injustice ‘cuz it’s not going away » (« Les inégalités sont parties pour rester/Fais toujours confiance à l’injustice parce qu’elle n’est pas prête de s’en aller »). On lui donne malheureusement raison.

Elodie Leroy

Ci-dessous, le clip de Hard Out Here de Lily Allen :

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