Interview de Jean-Marc Vallée, réalisateur de ‘C.R.A.Z.Y.’

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Depuis un an, Jean-Marc Vallée vit un véritable conte de fées. Son film C.R.A.Z.Y., qui débarquera dans les salles françaises le 3 mai prochain, a rencontré un immense succès public dans son pays d’origine et vient de rafler toutes les récompenses pour lesquelles il était nominé aux Jutras 2006 (l’équivalent des Césars français). Tout juste revenu de Londres où le film a reçu là aussi un accueil enthousiaste, le réalisateur a gentiment accepté de répondre à nos questions.

> Lire la critique du film C.R.A.Z.Y.

Caroline Leroy : Le scénario est inspiré de la vie de votre scénariste François Boulay. Pouvez-vous nous en dire davantage?
Jean-Marc Vallée : Il n’est pas inspiré de la vie de mon scénariste mais de mon collaborateur. François Boulay a collaboré en lisant mon scénario. Ce ne sont pas ses mots ni ses écrits mais j’ai élaboré ce scénario à partir de souvenirs personnels qu’il m’a donnés en vrac. J’ai écrit pendant un an, à temps plein. Ce scénario est mon dur labeur, ma sueur, mon sang, mes mots, ma plume, ma prose. A partir de ce qui m’a touché dans ce qu’il m’a raconté de sa vie, j’ai mélangé son monde et le mien et ça a créé le monde de C.R.A.Z.Y.. Tout ce qui a trait à l’orientation sexuelle du personnage et à la relation père-fils, c’est lui, tandis que tout ce qui touche à la musique et à la spiritualité, c’est moi.

Le projet a-t-il mis longtemps à se monter?
Oui, très longtemps. J’ai tout d’abord passé quatre ans à écrire à temps partiel, suivis d’année à temps plein comme je viens de vous le dire. Puis il a fallu trois ans pour développer le projet, essayer de trouver les financements et surtout les bons partenaires, c’est-à-dire le bon coproducteur et le bon distributeur. Enfin, cela a pris deux ans pour préparer le film, le réaliser, le monter et faire la post-production. Quand j’ai commencé, j’avais 32 ans et quand j’en suis sorti l’an passé, j’en avais 42. Aujourd’hui, j’ai 43 ans et ça fait un an que je me promène à droite à gauche avec ce film. Mais je suis très heureux car c’est un beau succès. C’est même un succès phénoménal, exceptionnel. Le genre de succès qui n’arrive peut-être qu’une seule fois dans une vie.

Pensez-vous que ce film va générer une vague de films de cette envergure au Québec ? Ou bien C.R.A.Z.Y. restera-t-il un cas à part?
Je crois que ce film va inciter les jeunes cinéastes (ou les moins jeunes) à prendre conscience qu’on peut aussi s’éclater chez nous, malgré nos budgets. C’est d’ailleurs comme ça que le projet s’est initié. J’approchais la quarantaine et j’étais plus ou moins heureux de ma carrière professionnelle et de ma vie – à quarante ans on se pose des questions. Je comparais les films que j’avais faits avec ceux que j’aimais, et je les trouvais très différents. Mes films n’étaient vraiment pas du tout à la hauteur. J’ai fini par réaliser que personne ne m’envoyait de bons scénarios, alors j’ai décidé d’en écrire un moi-même. Pour qu’au moins une fois dans ma carrière, je puisse me sentir fier de faire un beau film, un film qui donne des ailes aux autres comme ces films m’en ont donné à moi. Bien sûr, C.R.A.Z.Y. a été écrit dans un but très égoïste, celui de me faire plaisir. Et en me faisant plaisir, je me suis aperçu que je pouvais en donner aux autres.

Avez-vous cherché à faire passer un message?
Il est certain que j’ai pensé au public en faisant ce film. En tant que cinéaste, je cherche avant tout à communiquer quelque chose. Mon approche du cinéma est très simple : je me considère avant tout comme un raconteur d’histoires. Je ne choisis pas un thème pour ensuite broder autour. A l’inverse, je commence par raconter et j’assume le thème que cette histoire-là véhicule. Il est possible que d’autres thèmes m’échappent au fil du récit et du travail effectué. C.R.A.Z.Y. est une histoire d’amour entre un père et son fils mais c’est en même temps l’histoire d’un combat intérieur. Je n’ai pas fait ce film pour servir une cause particulière mais pour procurer un moment spécial de cinéma au public. Or il sert bel et bien une cause, la cause homosexuelle. L’autre aspect qui m’a échappé est la spiritualité, dont je n’avais pas envisagé au départ qu’elle tiendrait une place aussi importante. Je savais que je voulais placer Zac dans des positions christiques mais le film va plus loin et livre un beau message d’espoir et de foi. Pas une foi religieuse car il n’y a ici aucun prosélytisme. A mes yeux, la foi représente la capacité qu’a l’être humain de faire confiance à son intuition. Croire que l’on peut y arriver, un peu comme dans L’Alchimiste de Paulo Coelho, où l’univers conspire pour nous permettre de réaliser ce que nous désirons le plus au monde. Qu’est-ce que l’univers ? Y a-t-il vraiment des forces qui nous aident ? Je n’ai pas la réponse et je ne cherche pas non plus à l’avoir. Il s’agit peut-être d’une foi un peu naïve mais c’est une façon de croire qui me plaît, qui me fait beaucoup de bien et que j’aime transmettre à mes deux garçons. Elle est centrée sur la beauté des choses, à une époque où la laideur est tellement omniprésente dans le quotidien, avec les guerres et toutes ces conneries. Je refuse de croire qu’on est aussi bêtes, je veux croire au contraire qu’on est capables de grandeur. C.R.A.Z.Y. m’a pris dix ans de ma vie et si je n’avais pas eu mes enfants pour me rappeler que je dois leur donner une leçon de vie… Ça faisait des années qu’ils me voyaient travailler et ils m’ont encouragé alors que j’ai si souvent eu envie de tout laisser tomber.

Vous semblez avoir beaucoup de tendresse pour tous les personnages de C.R.A.Z.Y. sans exception. La force du film vient du fait que vous ne portez pas de jugement sur eux malgré les erreurs qu’ils commettent.
Personne n’est parfait ! C’est pour cela que je parle de fable mystique sur l’âme humaine dans sa beauté et sa folie. On peut être fou et souffrir énormément mais en même temps, on a besoin de ça pour apprécier les moments de bonheur. Les familles parfaites, ça n’existe pas. En ce qui me concerne, je suis issu de la classe moyenne et j’ai été élevé dans une famille très catholique, comme François. Ma famille, je la trouve belle et ce même si j’en ai bavé. Arriver à s’assumer et à prendre sa place dans la vie, dans la famille et dans la société, ce n’est pas facile. Ce que je voudrais dire à travers ce film, c’est que cela en vaut la peine malgré tout. J’ai un profond respect pour tous les personnages, pour leurs qualités comme pour leurs faiblesses. Je suis un peu Raymond, ce salaud, je suis un peu Zac, je suis un peu Lorianne, Gervais… Je suis sûr que vous êtes comme ça aussi (rires)!

La portée universelle du film peut expliquer son énorme succès.
En effet, le succès du film transcende le seul combat du personnage principal. On a tous en soi ce besoin de se définir ainsi que cette même quête de bonheur. « Vais-je assumer le fait que je dois accepter une réalité ? » Peu importe de quelle réalité il s’agit, c’est une question que tout le monde s’est posé à un moment donné. On en revient à ce que je vous disais sur la longue gestation du film, durant laquelle je me suis souvent demandé si j’aurais la force de tout changer Toutefois, il y a beaucoup de bons films voire de très bons films qui ne connaissent pas du tout ce succès-là, alors comment expliquer un tel phénomène ? Le film en lui-même n’est pas la seule raison, il s’agit avant tout d’une question de timing, de chance, d’alchimie. Il est sorti au bon moment, la bonne année, il parlait de choses que les gens étaient prêts à accueillir de cette façon-là. Et d’un seul coup, la planète se l’approprie et le film est distribué dans plus de 50 pays à travers le monde. Tout cela me dépasse.

Personne ne peut être préparé à ça, non?
En effet (rires). Ce n’est pas possible de faire un film en se disant : « vous allez voir, moi je sais ». On sait ce qui peut faire un bon film : le travail, la passion, la persévérance… De cette façon, on arrive évidemment à quelque chose de bon. Mais est-ce que ce film connaîtra ce genre de succès-là ? Alors, quand ça arrive, on pense au film de Bertrand Blier et on dit « Merci la vie ».

Quels sont vos prochains projets?
J’adapte un roman français dont je tais le titre et le nom de l’auteur parce qu’on n’a pas libéré les droits. Par superstition, j’attends.

Justement, qu’en est-il de la sortie au Etats-Unis de C.R.A.Z.Y. ? On a entendu parler de problèmes de droits musicaux concernant les chansons utilisées dans le film.
Il ne s’agit là que d’un prétexte pour expliquer leur refus. Toutes les majors américaines ont refusé de distribuer le film. Je crois que le fait que ce soit en français, que leurs recettes en langues étrangères n’aient pas été très bonnes ces dernières années et qu’ils aient tous déjà acheté l’un de ces films y est pour beaucoup. Joyeux Noël a été acheté par Sony et tous les films en lice aux Oscars l’ont aussi été par d’autres distributeurs, ce à quoi il faut ajouter quelques films qui n’étaient pas en compétition. D’autre part, je pense que le thème de l’homosexualité leur a fait peur, bien qu’il ne résume pas le film à lui seul. Ils avaient déjà Brokeback Mountain et Transamerica alors ils ont dû se demander si ça allait marcher, si c’était un film d’auteur ou un film grand public… Les droits musicaux de C.R.A.Z.Y. représentent 200 000 $ or ils achètent les films en langue étrangère entre 500 000 $ et 1,5 m$ ! Je ne crois donc pas que cet argument soit valide. Contrairement à ce qui s’est produit dans les autres pays, le timing pour les Etats-Unis n’était pas bon.

Espérons que ce n’est pas pour en faire un remake…
On a des offres (rires)

Propos recueillis par Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 27 avril 2006

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> Lire l’interview de Michel Côté

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