Interview de Justin Lin, réalisateur de ‘Fast and Furious: Tokyo Drift’

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Avant de se voir confier les commandes de Fast and Furious: Tokyo Drift, le réalisateur Justin Lin enchaînait les productions à petit budget. Né en 1973 à Taipei, il a réalisé son premier film à l’âge de 24 ans, après être sorti diplômé de l’UCLA à Los Angeles : son parcours atypique a de quoi faire rêver. Très chaleureux et enthousiaste, Justin Lin a accepté de revenir en détail sur l’aventure Fast and Furious: Tokyo Drift, à l’occasion de la sortie DVD française du film.

Caroline Leroy : Vous avez réalisé plusieurs films indépendants avant celui-ci. Qu’est-ce qui a motivé votre changement de registre?
Justin Lin : Tourner un film indépendant est toujours très difficile. Je souhaitais tenter autre chose, je voulais savoir ce que c’était que de tourner un film de studio, d’être recruté en tant que réalisateur. Mais je ne voulais pas pour autant me compromettre. A l’heure qu’il est, je viens tout juste de finir un nouveau film indépendant, et c’est Fast and Furious: Tokyo Drift qui m’a permis d’avoir la liberté de me lancer dans cette aventure, de lutter pour monter ce projet. Exercer le métier de réalisateur aux Etats-Unis est une affaire de lutte permanente, de recherche perpétuelle d’un équilibre. Aujourd’hui, mon sentiment au sujet de ce métier est plus nuancé qu’il y a quelques années.

Était-ce votre intention que de changer l’ambiance de la franchise ? Cet opus est plus rafraîchissant que les précédents, les acteurs sont plus jeunes et l’atmosphère plus joyeuse.
Les « films pop corn », comme on les appelle, ont toujours fait partie de ma vie. J’ai grandi dans la banlieue de Los Angeles, à Orange County. L’un des buts que je m’étais fixés avec Fast and Furious: Tokyo Drift était de briser certains stéréotypes. Ce qui implique que le film soit visible par le plus grand nombre. Quand le script m’est parvenu la première fois, il m’a fait l’effet d’être rempli de clichés, au point que le Japon y était représenté comme le pays des temples, des Bouddhas, des gongs… En tant qu’Asiatique américain, j’ai trouvé ça un peu blessant. Ce que j’aime avec Tokyo, c’est que c’est une ville très post-moderne, peu de villes dans le monde dégagent une telle atmosphère. Or je n’avais jamais vu de film hollywoodien la montrer telle qu’elle est. Il s’est avéré aussi que le casting était très international, ce que j’ai appuyé. Faire ce film était un choix personnel. Je voulais faire le film que je souhaitais voir en tant que spectateur. Les courses de voitures, la sensation du danger sans le recours aux effets digitaux, tout cela était très conscient de ma part. Quand je me remémore toutes les courses-poursuites que j’aime, je pense à des films comme Bullitt, des films dont les scènes d’action ne reposent pas sur les effets spéciaux mais sur les cascades.

A propos du casting, était-ce votre idée d’engager Sung Kang (NDLR : qui joue Han), avec lequel vous aviez déjà travaillé dans le passé, et qui est aussi à l’affiche de votre prochain film?
Sung et moi, nous formons une vraie famille, à présent. Nous avons fait nos films indépendants ensemble. Sa participation à Fast and Furious: Tokyo Drift était effectivement mon idée. Ayant grandi aux Etats-Unis, je peux vous dire que je n’ai jamais vu de personnage asiatique américain qui soit véritablement « tridimensionnel » dans un film hollywoodien. J’ai pensé que ce film était l’occasion d’avoir enfin un tel personnage. Comme je connaissais Sung, j’ai pu lui écrire un rôle sur mesure. Sans compter que travailler avec lui est toujours un plaisir ! Pour tout dire, il est très difficile pour les acteurs américains d’origine asiatique de trouver du travail, aux Etats-Unis. Ils manquent d’opportunités. Pour Sung, ce film représentait l’occasion rêvée de démontrer son talent.

fast_and_furious_tokyo_drift_05A propos de drift, connaissiez-vous la série d’animation Initial D?
J’ai vu l’anime au moment la pré-production du film. J’adore cette série, elle est tellement drôle, en particulier le personnage du père !… (rires)

C’était la première fois que l’on montrait ce sport dans une fiction, et Fast and Furious: Tokyo Drift est le deuxième film, après l’adaptation live d’Initial D, à s’aventurer sur ce terrain.
En effet, j’ai réalisé durant le tournage que tout cela était très nouveau car la plupart des mouvements que je souhaitais avoir à l’écran n’avaient jamais été faits auparavant. Pendant que nous construisions des rails pour effectuer les mouvements de caméras, j’ai été surpris de constater à quel point les cascadeurs automobiles étaient précis. C’était incroyable. Grâce à eux, nous avons pu obtenir des angles de caméras que je croyais impossibles à atteindre. J’ai pensé à Sergio Leone, qui coupait son pan avec sa dolly quand il bougeait la caméra, car le drifting consiste en un mouvement circulaire. C’est un mouvement très cinégénique, que j’aime beaucoup.

La dernière course est particulièrement impressionnante, du point de vue de la mise en scène.
C’est fantastique, parce que lorsque j’ai fait mon premier film, il y a cinq ans, le budget total ne couvrait même pas une seule journée de tournage de Fast and Furious ! Avec ce dernier film, j’ai bénéficié pour la première fois d’un certain soutien financier. Au sujet de cette scène en particulier, même s’il n’y avait strictement rien aux alentours de cette route, je me souviens qu’on était tous impatients de se plonger dans l’action, d’être dans l’ambiance, tout était tellement dynamique. Quand vous passez du film indépendant au film à gros budget, l’avantage est que vous travaillez avec les meilleurs techniciens du monde. C’est un luxe que j’ai énormément apprécié. Mais je continuerai à faire des films indépendants, et à lutter de nouveau ! (rires)

fast_and_furious_tokyo_drift_07Pourriez-vous nous parler de la participation de Keiichi Tsuchiya? Comment a-t-il été amené à être consultant sur le film?
Je tenais absolument à gagner la confiance des gens qui baignent dans cette culture. En tant que fan de basket-ball, je ne supporte pas de voir des films de basket qui ne respectent pas ce sport. Comme je ne suis pas un maniaque de voitures, j’ai souhaité recevoir les conseils éclairés de spécialistes. Keiichi est le vrai Drift King et j’ai pensé que je devais gagner son respect. J’ai entendu dire qu’au départ, il ne voulait pas être de la partie. Il avait déjà refusé de participer à l’adaptation live d’Initial D, qu’il ne jugeait pas à la hauteur de ses exigences. Je l’ai invité à me rendre visite et nous avons discuté. J’ai aussi eu la chance de rencontrer Toshi Hayama, qui a accepté d’être conseiller technique sur le film. Ce projet m’a amené à sympathiser avec les personnes qui sont immergées dans cette culture et j’ai pu constater à quel point elle est ouverte : ça m’a rappelé mon enfance et la culture surf en Californie, avec ces gens très décontractés, très accueillants, qui ne cherchent pas à écraser les autres mais à vivre à fond leur passion. A leurs yeux, il était important que je parvienne à transposer cet esprit à l’écran, car si je peux toujours passer à un autre film, en ce qui les concerne, le drift est toute leur vie, leur carrière.

Etes-vous toujours impliqué dans le remake de Old Boy de Park Chan Wook?
Old Boy est un excellent film. Quand on est venu me demander d’en assurer le remake américain, j’ai eu quelques hésitations. Je ne veux pas me retrouver à réaliser la photocopie d’un film asiatique. Dans la plupart de ces remakes, les Américains font exactement le même film en remplaçant les acteurs asiatiques par des acteurs américains. Mais j’avoue que je me suis bien amusé en m’imaginant à la tête de ce projet ! J’ai davantage de liberté aujourd’hui, je n’ai pas besoin de me précipiter sur n’importe quel projet, tout particulièrement quand il s’agit d’un film comme celui-ci, que je respecte énormément. Je veux être certain qu’il s’agit d’un univers que je tiens à explorer, et que je suis entouré des bonnes personnes. Je ne peux pas vous dire à l’heure qu’il est si ce projet verra le jour.

Propos recueillis par Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 23 janvier 2007

> Lire l’interview de l’acteur Lucas Black

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