Interview de Lola Doillon, réalisatrice du film ‘Et toi, t’es sur qui?’

0

A l’occasion de la sortie en DVD le 22 janvier 2008 de son premier long métrage, la réalisatrice Lola Doillon a accepté de répondre à nos questions. Chronique adolescente pleine de fraîcheur et d’humour, Et toi, t’es sur qui ? se distingue par un traitement d’une grande justesse à partir d’un thème pourtant ô combien difficile à traiter qui se fait plutôt rare dans le cinéma français contemporain. Une réussite qui s’explique entre autres par l’enthousiasme manifeste de la réalisatrice pour son sujet et ses personnages. Entretien.

Caroline Leroy : Comment avez-vous eu envie de sauter le pas et de passer à la réalisation?
Lola Doillon : Je suis technicienne dans le cinéma depuis quinze ans, j’ai exercé différents métiers et j’ai notamment fait plusieurs films en tant que première assistante. Souvent, les premiers assistants continuent sur ce poste ou deviennent directeurs de production. En ce qui me concernait, aucune de ces deux options ne me satisfaisait. Je crois qu’inconsciemment, j’avais envie de réaliser depuis pas mal de temps tout en étant incapable de me l’avouer. L’approche de la trentaine m’a poussée à me décider sur ce que je souhaitais vraiment faire. Je me suis dit que j’allais essayer de réaliser un court métrage pour voir si ça m’amusait, si j’en étais capable, si on me faisait confiance. Et dès les dix premières minutes, il m’a paru évident que j’avais trouvé ma voie.

Vous avez écrit les scénarios de vos courts métrages comme de ce premier long.
Il s’agit encore d’un métier très différent, et je ne me considère d’ailleurs pas comme une scénariste à part entière. J’ai des amis scénaristes qui exercent vraiment ce métier, qui ont une longue expérience de la construction et de l’écriture d’un scénario. Or tout cela m’échappe totalement. Je ne suis aucune règle et c’est peut-être pour cette raison qu’il me paraît plus facile d’écrire. Je marche au feeling et je vois ce que ça donne ensuite. Je pense que plus j’aurai de règles et plus je verrai mes erreurs… et plus tout deviendra compliqué.

Pourquoi le choix de parler des adolescents, et surtout des adolescentes, dans ce premier film ? Y a-t-il une part d’expérience personnelle?
Mon premier court métrage mettait en scène des ados entre douze et quatorze ans, et j’étais un peu frustrée de m’arrêter là. C’était trop court. J’ai fait deux-trois autres courts métrages par la suite, et au moment de réfléchir à un long métrage, l’envie de poursuivre avec eux persistait encore. Je voulais aller un peu plus loin. Être avec des ados me rassurait un peu aussi, je me sentais à l’aise même si je n’en suis plus une moi-même. Toutes ces raisons donnaient une légitimité à ce projet. Mais il n’y a rien d’autobiographique dans ce film. Évidemment, j’ai utilisé mes souvenirs, mais aussi ceux d’autres personnes, que j’ai mélangés en tentant de les réactualiser tout en inventant beaucoup de choses.

La vision des adolescentes en particulier est très juste, loin de la caricature de la jeune écervelée que les gens ont trop souvent à l’esprit en pensant aux filles de quinze ans. Ce réalisme vous tenait à cœur?
Mon idée de départ était de traiter cette histoire sans adopter un regard d’adulte, même si je suis moi-même une adulte. L’objectif était d’être à leur niveau, d’être avec eux, d’être l’un d’eux. Cela transparaît dans le point de vue de la caméra qui est toujours située à leur niveau, et non en plongée ni en contre-plongée comme c’est souvent le cas. Je voulais que le spectateur puisse faire partie de leur monde, ce qui explique que je me sois aussi débarrassée des adultes.

En effet, les parents sont complètement absents de l’écran. On les entend parfois mais on ne les voit jamais.
Je souhaitais montrer qu’à cet âge-là, ils sont capables à se mettre dans une bulle et de rester uniquement entre eux. Or enfant, on n’est pas comme ça, même si on peut être rêveur à l’école. Les adolescents peuvent être à cinq-six et parler fort dans la rue, en zappant tout ce qu’il y a autour. C’est formidable de pouvoir faire aussi peu de cas du jugement des autres. Et dans ce contexte, les parents deviennent parfois inexistants, même s’ils les encadrent forcément puisqu’ils habitent chez eux. Il aurait été intéressant de parler du rapport avec les parents qui est très complexe, mais cela aurait nécessité un autre film. Ce que je voulais, c’était être avec les adolescents, sans les juger. Montrer qu’ils vivent des choses, et que tout n’est pas faux comme beaucoup le croient souvent. Ils sont dans leur monde, ils ont des sentiments, et même s’ils ont leur propre mode, ils restent tous différents.

Ils sont capables d’évoluer en public sans tenir compte du regard des adultes, mais entre eux, ils en ont au contraire une conscience exacerbée.
C’est certain. Entre eux, la moindre chose, comme le fait justement de coucher avec des garçons ou non, devient extrêmement compliquée. Si une fille couche trop, elle se fera traiter de salope, si elle ne couche pas, elle se fera insulter aussi… Tout le monde est catalogué, ils se jugent entre eux de manière impitoyable et très drôle à la fois. C’est un âge où on ne se rate pas.

On a l’impression que les sentiments de l’héroïne, Elodie, se révèlent à travers le regard de son meilleur ami, Vincent.
A cet âge, on ne se rend pas toujours compte que les sentiments déboulent, surtout quand c’est la première fois. Les fois suivantes, cela dit, on n’en parle jamais. Avant au contraire, tout est simple, on est soit ami, soit amoureux. Mais lorsque les deux se mélangent, c’est difficile à accepter car c’est souvent très brutal. L’autre jour, j’ai demandé aux filles dans une salle de cinéma si elles avaient déjà été amoureuses. La plupart m’ont répondu par l’affirmative. Mais quand j’ai demandé aux garçons, pas un seul n’a dit oui. Et pourtant, ces garçons et ces filles sortaient ensemble ! Pour en revenir au film, Elodie n’a pas envie de cette confusion. Elle a envie de se dire que son meilleur ami est à ses côtés, de sentir qu’il est un peu amoureux d’elle sans que rien ne bouge. Évidemment, quand sa copine sort avec lui, elle se rend compte qu’il se passe quelque chose, qu’elle ressent de la jalousie parce que l’exclusivité à laquelle elle tenait n’existe plus. Elle veut donc à son tour le rendre jaloux. Ce qui m’amusait, c’était de montrer qu’ils ne veulent ni accepter ni dire les choses, mais qu’à la place ils agissent. Elodie fait en sorte de rendre Vincent jaloux car elle ne supporte pas l’idée qu’il sorte avec quelqu’un d’autre, mais elle ne parvient pas à le formuler.

A peine ils se quittent, qu’ils continuent de communiquer par tous les moyens possibles. Est-ce que vous teniez à montrer cette soif perpétuelle de communication?
Quand j’étais jeune, en rentrant de l’école, je parlais une heure en bas de l’immeuble avec ma copine qui habitait tout près. Ensuite, on montait chacune de notre côté et on se téléphonait pour poursuivre la conversation. Il y avait donc déjà cet engouement autour du dialogue, mais là, avec les nouvelles technologies, ça ne s’arrête plus ! Et je trouve plutôt bien qu’il y ait un tel désir de communication, même si c’est derrière un ordinateur.

Finalement, ce qui se passe dans le film est à la fois très simple et très compliqué !
Ce qui est compliqué, c’est ce qui se passe dans leur tête. Ils bouillonnent. L’histoire est plus que simple, il ne se passe pas grand-chose sur ces cinq jours, mais ils ont effectivement un don pour transformer chaque minute en quelque chose d’intense. Les sentiments sont si confus, surtout dès l’instant où l’amour et l’amitié se mélangent. L’amitié entre filles et garçons, mais aussi l’amitié entre filles, dans laquelle surgit tout d’un coup la jalousie, la trahison… En peu de temps, ils expérimentent énormément de découvertes.

Sans compter la découverte du monde du travail !
Un petit peu ! (rires) Ce stage en entreprise était un prétexte, en réalité. Je ne pouvais pas rester dans le monde du lycée, cantonnée à ce quotidien qui ne me paraissait pas suffisant pour faire surgir l’imprévu. Les vacances offraient par ailleurs trop de liberté, j’aimais bien par conséquent l’idée de ce stage qui permettait à l’action de se dérouler dans un cadre de semi-liberté. Les personnages étaient contraints de se retrouver régulièrement, ce qui me facilitait la tâche, et en même temps, cet univers très charnel de viande et de poisson était suffisamment nouveau pour les pousser à passer à l’acte.

Les acteurs ont des scènes de dialogues assez longues, alors qu’ils sont pour la plupart débutants. Comment les avez-vous dirigés?
Ils ont beaucoup travaillé. Je leur ai dit dès le départ que faire un film n’était pas seulement une partie de plaisir, que c’était bien plus fatigant que tout ce qu’ils pouvaient imaginer. La plupart n’étaient pas très doués à l’école et trouvaient compliqué d’apprendre une poésie. Je les ai prévenus qu’ils devraient apprendre vingt, trente voire quarante pages d’un coup. Ils se sont rendus compte assez vite que je leur demandais simplement de dormir et d’apprendre leur texte. Dans ces conditions uniquement, il serait alors possible de travailler, d’écouter et de voir ce qui fonctionne ou non. Ils ont été rapidement capables de sentir ce qui sonnait juste, et le fait de donner la réplique à quelqu’un les a beaucoup aidé. Ils ont été formidables parce qu’ils l’ont fait, ils ont accepté que je les dirige, ce qui n’était pas évident car ce ne sont pas des acteurs professionnels. Il ne fallait pas les lâcher. Quand il leur arrivait de s’engueuler avant une prise pour une broutille, il fallait une heure de boulot pour les remettre dans le bain. L’avantage est qu’il n’y avait aucune rancune ensuite. Mais ils se déconcentrent très facilement, c’est même ce qu’ils préfèrent et je les comprends très bien.

Une partie du plan-séquence du début du film a été coupée, elle est d’ailleurs visible en intégralité dans les bonus du DVD. Ce plan n’a pas dû être facile à tourner, non?
Oui, la version intégrale fait le double de temps, mais quand j’ai montré le film, plusieurs personnes m’ont dit que ce passage était trop lourd, trop long. Il leur était difficile de rentrer dans le film avec une scène aussi bavarde. Je me suis rendu compte qu’ils avaient raison. Mais cette scène a en effet été difficile à tourner. Elle était longue et a été tournée avec un steadicamer, les actrices montaient une côte et devaient dire leur texte à un moment précis, entourées de toute une équipe… Ce n’était pas facile pour elles de se concentrer mais elles y sont parvenues.

Est-ce que certains avaient tout de même une expérience devant la caméra?
Seule Christa Theret, Julie dans le film, avait déjà tourné auparavant. Elle avait joué un petit rôle dans Le Couperet et savait donc ce qu’était un tournage. Mais je ne l’ai su qu’après l’avoir choisie.

Vous êtes-vous impliquée dans le choix et la fabrication des bonus du DVD?
J’ai suivi le déroulement de la fabrication du DVD. De toute façon, on décide à plusieurs si on met ou non les courts métrages, ce qu’il y a comme menu. Mais ma contribution s’arrête là, ce n’est pas moi qui ai fait le DVD.

Avez-vous déjà un autre projet en cours?
Je commence doucement à écrire, donc il est encore trop tôt pour en parler. Tout ce que je peux vous dire, c’est que ce sera cette fois sans ados ! Je les laisse tranquille pour l’instant.

Propos recueillis par Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 25 janvier 2008

Share.