Interview de Marc-André Grondin (‘C.R.A.Z.Y.’)

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Agé de 22 ans seulement, Marc-André Grondin s’est vu propulsé sur le tout devant de la scène québécoise grâce au succès de C.R.A.Z.Y., sorti dans les salles locales l’année dernière. Depuis, le film sillonne le monde et le talent du jeune comédien ne laisse personne indifférent. De passage à Paris en même temps que le réalisateur Jean-Marc Vallée et le comédien Michel Côté, Marc-André Grondin nous a accordé un entretien. Souriant, naturel et décontracté, il démontre en un clin d’œil que la folle aventure C.R.A.Z.Y. ne lui est pas le moins du monde montée à la tête. (lire la critique du film C.R.A.Z.Y.)

Caroline Leroy : Vous avez pas mal travaillé pour la télévision avant, était-il impressionnant de vous retrouver dans le premier rôle d’un film de l’envergure de C.R.A.Z.Y.?
Marc-André Grondin : Ça l’était mais j’avais tout de même beaucoup fait de cinéma au début des années 90 et j’étais donc déjà rôdé. Mais il est certain que renouer avec le cinéma à travers un tel film est une grande chance. De tels succès sont rares au Québec et il n’est pas courant que l’on puisse s’exporter de cette façon.

Même au Canada anglais?
Le Québec et le reste du Canada sont très isolés l’un de l’autre. Il n’est donc pas évident pour nous de montrer nos films au Canada, de même qu’il est difficile pour les Canadiens de faire parvenir leurs films jusqu’à nous. Nous sommes deux grandes solitudes. (rires)

Comment avez-vous abordé ce rôle, qui n’est pas très facile?
C’est drôle à dire, mais cela n’a pas été si difficile que ça. Le tournage s’est bien passé, sans que l’on ait eu besoin de beaucoup répéter avant car le scénario était extrêmement bien écrit. Il n’y avait aucune scène où les émotions étaient ambiguës, tout coulait parfaitement. La musique nous a beaucoup aidés à appréhender les émotions. Savoir que la chanson de Pink Floyd est diffusée durant la scène que vous jouez permet d’en saisir l’atmosphère. D’autre part, je connaissais Jean-Marc, avec lequel j’avais travaillé il y a douze ans (ndlr : sur le court-métrage Les Fleurs Magiques, 1995). Je connais le genre de cinéma qu’il aime, les films qui l’allument, et je savais par conséquent où il voulait en venir avec C.R.A.Z.Y.. Nous étions vraiment sur la même longueur d’onde tout au long du tournage. Le rôle de Zac n’a pas été plus difficile que d’autres, au contraire. Il est souvent moins évident de trouver le ton juste à travers un rôle uniquement dramatique. Certes, il fallait que je passe à travers plusieurs époques, plusieurs âges et plusieurs palettes d’émotions mais cela fait partie de mon travail. (rires)

Justement, est-ce que ce n’était pas étrange de jouer un adolescent de quinze ans ? Vous êtes assez jeune et cette période peut sembler assez proche mais en même temps très éloignée, comme un autre monde.
Très éloignée, en effet. Comme vous le dîtes, entre quinze et même simplement dix-sept ans, il y a une immense différence. On change énormément. Cela représentait un petit défi de montrer l’évolution du personnage entre quinze et vingt-et-un ans et j’ai aimé ça. Le personnage prend beaucoup plus d’assurance en vieillissant ou en tout cas, veut montrer qu’il en a davantage alors que ce n’est pas nécessairement vrai. Il devient aussi plus provocateur. Il y a beaucoup plus de retenue chez un adolescent de quinze ans et il fallait interpréter quelqu’un de plus fragile, qui se cherchait, qui voulait… une expression anglaise me vient à l’esprit : fit in. (rires) Il veut plaire, essayer d’être cool. Puis à vingt-et-un ans, il tente seulement d’imiter son frère qui, lui, a l’amour inconditionnel de son père alors que c’est un raté qui se fout de tout et envoie chier tout le monde. Zac tente de provoquer pour attirer l’attention de son père et ça marche, en un certain sens. Lors de la scène d’anniversaire autour de la table, il y a une belle complicité entre le père et le fils. La quête de Zac est une quête que l’on a tous vécue à un moment ou à un autre de notre vie. On s’est tous demandé qui on était, on voulait tous ressembler à quelqu’un d’autre : quelqu’un qui a plus de succès, qui est plus beau, plus fort etc. En même temps, on voudrait que nos parents soient fiers de nous.

C’est là la dimension universelle du film, n’est-ce pas?
Oui, et la musique contribue énormément à donner ce ton très universel. Dans les années 60, 70 et 80, tout le monde écoutait ces groupes-là. Tout le monde écoutait The Cure, les Stones, Bowie, Pink Floyd… Aznavour, peut-être ! La musique nous a beaucoup aidés à toucher les gens à l’étranger alors qu’au départ, il s’agit d’un film très local. On ne pouvait pas se mentir à nous-mêmes et plaquer une bande-sonore entièrement québécoise car il est faux de penser que nous n’écoutions que de la musique québécoise durant les années 70, bien au contraire. D’autant plus que le Québec est très américanisé. Nous sommes juste à côté des Etats-Unis et nous sommes très influencés par leur musique et leur mode de vie. Nous sommes aussi influencés par la musique britannique qui est la base même du rock ‘n roll.

Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals en France, récemment.
On a fait quelques festivals en France mais je n’étais pas présent parce qu’on a tous une vie. (rires) On a beaucoup voyagé avec ce film, en alternant entre nous trois (ndlr : avec Jean-Marc Vallée et Michel Côté). Il y a aussi pas mal de festivals en Amérique donc pendant que je faisais Montréal, Pierre-Luc Brillant, qui joue Raymond, s’est rendu à Valenciennes. On était à Londres en début de semaine pour l’avant-première et on est arrivés à Paris hier matin.

Le film est sorti au Québec il y a un an. C’est comme s’il continuait à vivre durant une très longue période…
A chaque fois, on croit que c’est fini et puis on recommence. Le film sort dans tous les pays européens et dans le reste de la planète. L’actualité de C.R.A.Z.Y. sera chargée en mai et juin, voire plus tard en octobre, dans certains pays. Au Québec, ils ne veulent plus entendre parler de ce film ! (rires) En particulier après la rafale de prix qu’on a eus. Le film a du succès en Pologne, en Allemagne… c’est sans fin.

L’accueil des festivals français a été excellent.
C’est vraiment incroyable ! On ne s’y attendait pas, tout s’est tellement bien passé dans la dernière année, où qu’on aille. Mais on s’est dit que s’il existait un pays où on risquait de recevoir beaucoup de mauvaises critiques, c’était la France.

Pour quelle raison?
Avec la France, on partage la même langue. Nos accents et nos expressions sont certes un peu différents mais il s’agit tout de même de la francophonie. Les critiques sont par conséquent plus aptes à juger de la qualité du film. Lorsque l’on regarde un film en espagnol ou en russe, on peut se faire une idée du talent des comédiens mais on ne sait pas vraiment de quelle façon ils s’expriment, on manque de références. Au sein de la francophonie, il est plus facile de reconnaître le bon travail des comédiens. D’autre part, je pense que le cinéma français est très en forme, sort de très bons films et les critiques français sont d’autant plus sévères. Je trouve ça très bien car c’est exactement l’inverse au Québec. Je vois des films médiocres recevoir des critiques incroyables et je n’en reviens pas ! Je ne suis pas contre les films populaires car il faut du divertissement, mais certains films ne se veulent pas nécessairement populaires et sont encensés de manière excessive. L’industrie du cinéma québécoise est un très petit milieu. Tout le monde vient travailler avec tout le monde donc on évite de froisser ceux avec lesquels on risque de travailler l’année suivante. C’est pour cette raison qu’au Québec, les acteurs font indifféremment du cinéma ou de la télévision. Ce n’est pas comme chez vous ou comme aux Etats-Unis, où on fait soit du cinéma, soit de la télé, mais pas les deux en même temps.

Quels sont vos prochains projets?
Mon prochain film sort fin septembre, début octobre et j’y ai pour partenaires Carole Laure et Caroline Dhavernas. Il s’agit d’une adaptation d’un film de Marc Herblé qui s’intitule La Belle Bête (ndlr : adaptation réalisée par Karim Hussain). C’est un film noir, très différent de C.R.A.Z.Y.… un film que j’allais décrire comme étant « plus français » ! (rires) Il y est question d’une relation assez incestueuse entre une mère et ses deux enfants. Cela me rappelle beaucoup les films d’Isabelle Huppert, notamment l’ambiance inconfortable de La Pianiste où les relations entre les personnages sont à la fois très spéciales et très belles.

Avez-vous envie de tourner en France?
Bien sûr ! Parce qu’il y a de bons films. On m’en a déjà proposé un mais il ne m’intéressait pas du tout. Dommage car c’est un beau projet. Mais je marche par coups de cœur. Qu’un film soit tourné à Londres, aux Etats-Unis, en France ou en Sibérie, je m’en fous. Au contraire, c’est encore plus fun de pouvoir tourner à l’étranger plutôt qu’à l’arrière de chez soi. Il est possible que j’aille tourner à Vancouver, ce qui est déjà mieux. Montréal-Vancouver représente le même nombre d’heures en avion que Montréal-Paris ! (rires) Le Canada est immense mais sa population ne dépasse pas celle de la région parisienne.

Et aux Etats-Unis?
J’ai signé avec une agence aux Etats-Unis. Ils m’envoient des scénarios mais je n’ai pas l’intention d’aller m’installer cette année à Los Angeles ou à New York. Je suis très difficile. En fait je suis quelqu’un de paresseux ! Cela dit, lorsque je m’investis dans un projet, je m’investis à cent pour cent. Quand je dis aux autres que je suis paresseux, ils sont étonnés car je suis toujours le premier arrivé sur le plateau et je me donne à fond. Mais si je dois me lever à 3h30 du matin pour aller travailler, il faut que ce soit sur un beau projet, surtout en cinéma. On fait un film et pendant qu’on le fait, on donne des interviews et on parle du film. Quand il sort, on continue à en parler et ça recommence si le film sort à l’étranger. Au final, on peut passer un an à en parler, alors si on ne l’aime pas, c’est assez difficile !… (rires) C’est toujours mieux d’y croire. Je tâche de perfectionner un peu mon accent. De cette manière, si je tombe sur un scénario américain incroyable, la barrière de la langue ne me bloquera pas pour le faire. Même chose en France, je verrai bien. On ne s’est pas lancé sur moi, là, mais on ne sait jamais ! (rires)

Propos recueillis par Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 1er mai 2006

Lire l’interview de Jean-Marc Vallée
Lire l’interview de Michel Côté

 

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