Interview de Michel Côté (‘C.R.A.Z.Y.’)

0

Dans C.R.A.Z.Y., Michel Côté incarne Gervais, le père bourru et attendrissant de Zac, le héros du film interprété par Marc-André Grondin. Sa prestation exceptionnelle vient tout juste d’être récompensée par le prix du meilleur second rôle à la dernière cérémonie des Génie 2006. De passage à Paris pour la promotion du film-phénomène de Jean-Marc Vallée, il nous a accordé un entretien au cours duquel il revient sur son rôle, sur sa carrière et nous dévoile son nouveau projet. Rencontre avec un comédien chaleureux, aussi charismatique à la ville qu’à l’écran.

> Lire la critique du film C.R.A.Z.Y.

Caroline Leroy : Qu’est-ce qui vous a attiré dans le projet C.R.A.Z.Y.?
Michel Côté : Vous allez trouver ça assez bizarre, mais j’étais dans le projet avant même que le scénario soit écrit. J’ai joué dans le premier long-métrage de Jean-Marc qui s’intitulait Liste Noire, il y a à peu près onze ans. J’y tenais le premier rôle, celui d’un juge. A l’issue du tournage, il m’a dit qu’un de ses amis, François Boulay, lui avait raconté l’histoire de sa vie, allait tout coucher sur le papier et qu’il en tirerait un scénario. Il a ajouté que ce film serait une sorte de Forrest Gump québécois, que je jouerais le père et que ce serait excellent. Cela a pris quelques années et un jour j’ai reçu le scénario entre les mains. Effectivement, je ne pouvais pas dire non. (rires) C’était magnifique.

Y a-t-il beaucoup de scénarios de cette qualité au Québec?
Soyons sérieux, c’est rare. C’est un grand scénario, un film qui a été bien fait, avec les moyens qu’on avait, sans aucune prétention. Un film d’émotion et d’humour, tout cela sans cliché et avec beaucoup de pudeur, presque documentaire jusqu’à un certain point. (rires) Les Américains disent toujours que pour faire un bon film, il y a trois conditions, « une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire ». Avec C.R.A.Z.Y., il y avait une belle histoire et Jean-Marc l’a bien racontée.

Comment avez-vous abordé le rôle de Gervais, qui est très attachant mais qui peut aussi se montrer très antipathique parfois?
C’est le père typique de l’époque, représentatif de 99,9% d’entre eux et peut-être même encore d’une grande proportion aujourd’hui. On employait les grands moyens pour que nos enfants soient bien élevés. On était rude, bougon, un peu agressif à l’occasion mais toujours pour la bonne cause. Car tout cela était destiné à éviter que nos enfants souffrent un jour, qu’ils souffrent d’une mauvaise éducation ou d’un travers, d’une différence qui serait rejetée socialement.

Malgré l’ancrage du film dans une époque, n’y-a-t-il pas une résonance actuelle dans la description de cette famille?
En effet, c’est assez étrange mais on pourrait tout à fait refaire C.R.A.Z.Y. et le situer cette année dans le temps. Ça marcherait quand même. Il est certain que c’est toujours plus touchant de voir un petit qui devient adolescent puis adulte. Cela m’a toujours ému car lorsque l’on regarde un individu marcher dans la rue sans rien savoir de lui et qu’on lui trouve un visage antipathique ou une « tête à claques », comme on dit chez nous… en réalité, si on le revoyait bébé, on le trouverait tellement mignon ! (rires) Si vous avez un patron qui vous fait chier, imaginez-le bébé, ça aide à être compatissant. (rires) Au cinéma, on peut se le permettre. On peut commencer en 1960 et aller jusqu’en 2004 et tout semble beau, on s’attache au personnage de l’adulte parce qu’on vient de le voir en petit garçon il y a deux heures à peine.

Par ailleurs, vous avez aussi beaucoup travaillé pour la télévision.
Oui mais j’ai surtout fait du théâtre. J’ai joué et je joue encore dans une pièce, tenez-vous bien, qui se produit depuis le 21 mars 1979. Elle a débuté dans un petit théâtre que j’ai ouvert avec deux de mes amis. On est trois comédiens, on joue dix-huit personnages et on a joué 2768 fois la même pièce d’octobre à avril chaque année, ce qui équivaut à une moyenne de cent représentations par an. En tout, on a attiré deux millions six cent mille spectateurs au Québec sur une population potentielle de six millions. C’est un gros succès théâtral qui m’a permis d’acquérir une grande notoriété ainsi qu’une grande fidélité de la part du public. Quand les gens sont assis chez eux et regardent la télévision, c’est vous qu’ils voient dans leur salon, alors que lorsque vous jouez au théâtre, c’est eux qui viennent chez vous. Cela demande davantage d’effort, ne serait-ce que parce qu’il faut se déplacer. Mon public m’a suivi au cinéma où j’ai fait plusieurs films. Les années où je n’en ai pas fait, j’ai fait de la télévision et entre autres Omertà, qui a malheureusement été diffusé en France le soir à minuit et a été doublé à la française, ce qui a enlevé toute la couleur québécoise. On avait l’impression de voir Starsky & Hutch à New York, doublé par une équipe française ! Personne ne savait que c’était québécois. Malgré tout, c’était quand même assez bon pour être acheté. (rires) Omertà – La Loi du Silence a duré quatre ans et c’était une série formidable qui a marqué notre télévision. Ensuite, j’ai fait des spéciaux télé et j’ai joué dans une comédie intitulée La petite vie. Il y a eu une tentative de refaire cela en Europe mais l’accueil a été plus mitigé car l’humour se transpose difficilement. Il arrive pourtant que l’humour fasse mouche comme ce fut le cas pour Un gars, une fille (ndlr : série québécoise de 1997 créée par Guy Lepage et réalisée par Sylvain Roy, à l’origine du sitcom français éponyme) dont le titre n’a pas changé en parvenant jusqu’à vous, à l’inverse de La Grande Séduction. A présent, c’est au tour de C.R.A.Z.Y.. Le meilleur film québécois de l’année devait au moins faire une petite apparition à Paris parce de notre côté, nous recevons beaucoup de vos films ! (rires) Moins qu’avant, certes, mais beaucoup tout de même.

Il va bénéficier d’un certain nombre de salles.
On m’a dit 80, puis 100. J’espère qu’il en aura plus encore. En France, un gros canon représente 800 salles. Camping, par exemple, sort dans 600 salles. Cela représente toujours un gros risque pour le distributeur de sortir un film qui ne marchera peut-être pas du tout. Personnellement, je pense que C.R.A.Z.Y. va marcher jusqu’à un certain point. Il y a toujours dans notre métier cette espèce d’incertitude du lendemain mais c’est ce qui donne à la vie tout son charme. Si on savait quel film allait être un hit et quel film allait être un flop avant de le faire, on ne ferait rien du tout.

Est-ce que vous vous doutiez un peu que C.R.A.Z.Y. rencontrerait un tel succès?
Je ne pensais pas que le film serait vendu en France. Pour nous, c’est un film extrêmement local où l’âme humaine est à vif. Et lorsque l’on parle de l’âme humaine, on est toujours très universel. C’est ce qui explique que le film ait été exporté partout dans le monde et qu’il marche très bien.

Tout ce qui touche aux relations entre parents et enfants est susceptible de traverser les frontières, n’est-ce pas?
Ce thème touche tout le monde. On a rencontré un succès fou à Marrakech, même chez les non-chrétiens. Je dis ça parce qu’il est un peu question de religion dans le film, même s’il ne s’agit pas d’un film religieux. La spiritualité concerne tout le monde car on se pose tous des questions et aujourd’hui plus que jamais, en pleine période de guerre de religions. Les jeunes ont remplacé la religion par la musique, leurs nouveaux dieux sont les iPod, nanopod et mp3 de ce monde… (rires)

C.R.A.Z.Y. vient de sortir en Grande-Bretagne, quel accueil a reçu le film?
L’accueil a été formidable, il y a eu un bon buzz. Le film ne sort pas dans énormément de salles mais on ne sait jamais ce qui pourrait arriver si le film s’installe et se taille une réputation. Vous savez, quand on débarque comme ça de nulle part, sans vedette, il faut avoir de très bonnes critiques et il faut ensuite que le bouche-à-oreille soit positif. On a déjà gagné beaucoup de prix dans les festivals mais après les festivals, il faut aller rejoindre le vrai monde.(rires)

Avez-vous des projets en cours?
Je repars mardi pour le Canada pour tourner un nouveau film (ndlr : Ma fille, mon ange d’Alexis Durand-Brault) qui ne connaîtra peut-être pas le même succès que C.R.A.Z.Y., mais là encore, qui sait. J’y joue un avocat qui travaille au Parlement de la province de Québec. Je mène une vie sociale très rangée avec ma femme et ma fille de 19 ans, partie à Montréal étudier le droit. Un soir, je m’en vais faire un tour sur les sites pornographiques, comme je ne sais combien de gens le font. Et tout à coup, j’y trouve ma fille qui annonce qu’elle va participer à un site porno dans cinq jours, à telle heure, avec un type qui s’appelle Mister Dotnet. Cette découverte me cause un choc épouvantable, d’autant plus que l’on apprend que ce monsieur vient d’être tué. Je ne raconterai pas le reste mais il s’agit d’un thriller avec un intérêt dramatique soutenu, sur fond familial encore une fois, et sur fond dénonciateur de cybersex. Parce qu’à l’heure actuelle, les petites filles apprennent apparemment à faire des fellations à leur petit ami à douze ans, avant même de les embrasser. Il y a de toute évidence un gros problème et nous sommes les premiers à traiter le sujet, les Américains eux-mêmes n’ayant pas encore fait de film là-dessus. Je pense par conséquent que ça peut créer un événement. De plus, il s’agit ici de la propre fille de mon personnage et cela rappelle un peu Traffic de Steven Soderbergh, où la fille de Michael Douglas se drogue parce qu’il est trop occupé à poursuivre les trafiquants de drogue. (rires)

Propos recueillis par Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 27 avril 2006

> Lire l’interview du réalisateur Jean-Marc Vallée
> Lire l’interview de l’acteur Marc-André Grondin

Share.