Interview de Richard Kelly (‘The Box’)

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Son tout premier long métrage, Donnie Darko, a acquis avec les années le statut privilégié de film culte. Son second, Southland Tales, divisait davantage la critique mais confirmait que nous étions face à une personnalité de réalisateur hors normes. Avec The Box, Richard Kelly semble avoir définitivement mis derrière lui les tourments adolescents mais confirme plus que jamais son refus d’entrer dans le moule hollywoodien. De passage à Paris à l’occasion de la sortie de The Box, Richard Kelly nous a accordé un peu de son temps pour répondre à certaines de nos interrogations sur ce film fantastique inspiré d’une nouvelle de Richard Matheson. Entretien avec un réalisateur prodige.

Élodie Leroy : Comment avez-vous découvert la nouvelle Le Jeu du Bouton de Richard Matheson et qu’avez-vous ressenti à la première lecture?
J’ai découvert la nouvelle dans les années 80. Elle m’a immédiatement touché et donné envie de l’extrapoler. Je voulais savoir qui était M. Stewart, qui étaient ses employeurs, pourquoi cette boîte avec ce bouton avait été construite, qu’est-ce que tout cela voulait dire, ce qu’il allait arriver à Arthur et Norma… J’avais toutes ces interrogations en tête. Par la suite, j’ai eu envie d’acquérir les droits de l’histoire et de contacter M. Matheson afin d’avoir sa permission de l’adapter en scénario.

Vous avez insufflé à l’histoire une portée plus émotionnelle. Était-ce intentionnel?
Cela faisait partie de mes plans. En effet, pour rendre justice à l’histoire et exploiter pleinement son potentiel, il fallait que je la rende pertinente sur le plan émotionnel. C’est un aspect sur lequel j’ai énormément travaillé. Je pense que les meilleurs films sont ceux dont on se souvient, c’est-à-dire ceux qui parviennent à se connecter avec notre part émotionnelle. Dans tous mes films, mon but a toujours été de saisir toutes les occasions de faire ressortir les émotions les plus sincères possibles.

Était-il important pour vous que le film se déroule dans les années 70?
C’est devenu absolument fondamental. D’une part parce que c’est la période à laquelle l’histoire a été écrite, et d’autre part parce que raconter cette histoire dans le monde moderne aurait été problématique. Avec toutes les technologies dont nous bénéficions aujourd’hui mais aussi le développement des réseaux sociaux sur le net ou des cartes satellites, le concept même d’une personne que vous ne connaissez pas s’en n’est plus du tout pertinent. Notre vie privée n’existe plus. L’idée d’adapter cette histoire à notre monde saturé de media et de technologies était bancale et je trouve qu’elle colle mieux à l’univers de cette époque. Si vous voulez, je ne voulais pas écrire une scène où Arthur et Normal taperaient « Arlington Stewart » sur Google et trouveraient sa page Facebook. Je ne voulais pas de cela et le pire c’est que j’aurais été obligé de le faire !

N’est-il pas difficile de nos jours de faire un film de science-fiction sans toutes ces technologies, spécialement lorsqu’on travaille pour un studio?
Tout à fait ! En même temps, si le film se passe en 1976, nous l’avons bel et bien réalisé avec les technologies de 2009, ne serait-ce que pour reconstituer l’ambiance du passé. J’ai trouvé formidable d’utiliser la caméra numérique Genesis pour tourner ce film, d’utiliser tous ces outils digitaux pour recréer cette période avec un niveau de précision méticuleux. Donc en réalité, The Box n’aurait pas pu être fait sans les technologies de maintenant puisque nous en avions besoin pour tout ce travail de reconstitution.

La grande question qui nous turlupine: pourquoi est-ce la femme qui appuie sur le bouton?
Oui je sais. (rires) C’est une donnée incontournable dans la manière dont Richard Matheson a construit son histoire : il est important que le monstre prêche auprès de l’épouse pendant que le mari est au travail. D’une part, cela découle directement de la vision du couple des années 70, avec la femme au foyer et l’homme au travail. Il y a aussi un peu d’Adam et Eve dans tout cela, avec l’idée de la pomme qui tente Eve. Cela dit, si vous êtes attentifs pendant le film, vous verrez qu’il y a quelques lignes de dialogue suggérant qu’il y a eu auparavant des cas où c’était le mari qui avait appuyé. Nous avons inclus ces propos volontairement. Nous n’avions absolument pas pour but d’émettre un jugement sur les femmes. (rires) Dans cette culture des années 70, c’était la femme qui, de par son statut, avait le poids le plus lourd à porter en termes de responsabilités dans la vie, que ce soit pour mettre au monde les enfants ou les élever. En plus, le fait qu’elle reste à la maison l’exposait davantage au démarchage à domicile. Donc cette vision du couple peut sembler un peu vieux jeu aujourd’hui mais nous n’avons pas voulu changer les fondements de l’intrigue. C’était aussi une manière habile, sur le plan dramatique, d’amener à la conclusion de l’histoire.

D’où vient votre obsession de la fin du monde?
Il suffit de regarder les informations. Je pense que beaucoup de gens sont obsédés par la manière dont le monde pourrait s’effondrer. D’ailleurs, chaque année arrive sur nos écrans un film apocalyptique. Cette année nous avons 2012. Il ne risque pas d’y avoir pénurie d’inspiration pour qui veut mettre en scène la fin du monde. Je pense que c’est avant tout le reflet de notre état d’esprit.

En même temps, dans les années 70, les gens rêvaient de conquête de l’espace alors que maintenant ce sont les questions écologiques qui dominent. Ne pensez-vous pas que les gens ont tendance à réduire leurs perspectives en se repliant sur eux-mêmes?
C’est vrai mais vous savez, dans les années 70, même s’il y avait déjà la crise énergétique, nous ne réalisions pas encore à quel point nos comportements pouvaient être dangereux pour l’environnement. Aujourd’hui, nous encaissons les conséquences de nos comportements, nous faisons face à des questions à l’échelle la planète, à une crise sévère concernant l’environnement mais aussi l’économie. The Box parle justement d’une crise économique au sein d’une famille et des conséquences de son comportement, à savoir le fait de presser le bouton, à l’extérieur. Il est évident que nous parlons de moins en moins de l’espace parce que notre planète est celle qui a actuellement besoin d’attention.

Mais ne risque-t-on pas, si l’on suit cette logique, de perdre de vue nos capacités d’exploration et d’aller vers le progrès?
C’est sûr. Chaque jour, des choses extraordinaires se produisent à la NASA, mais les projets de lancement de navette spatiale sont actuellement compromis. Le programme de recherche spatiale est en train de subir des changements profonds. J’espère que nous continuerons à obtenir des fonds pour aller plus loin dans notre exploration du cosmos. On verra bien ce qui va se passer !

Sur quoi travaillez-vous actuellement?
Mon prochain film est un thriller qui se déroule en 2014 à Manhattan. Le scénario est fini mais le projet est toujours en cours de financement. Tout dépendra des résultats de The Box et je croise les doigts pour que le film se fasse. Je ne peux pas vraiment en dire plus parce que ça porte malheur !

Propos recueillis par Élodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 10 novembre 2009

> Lire la critique du film The Box

 

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