Interview du réalisateur Olivier Assayas

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Le 11 octobre 2005 sortaient en DVD trois films inédits d’Olivier Assayas : Désordre (1986), L’Eau Froide (1994) et Irma Vep (1996). Le réalisateur a accepté de commenter cet événement auquel il a activement participé puisqu’il a notamment accordé de très longs et passionnants entretiens que l’on retrouve sur les DVD de Désordre, son premier film, et Irma Vep, sa première collaboration avec l’actrice chinoise Maggie Cheung.

Caroline Leroy : Désordre, L’Eau Froide et Irma Vep viennent de sortir en DVD. Comment expliquez-vous que ces films soient édités seulement maintenant, alors qu’Irma Vep est disponible en zone 1 depuis 1998 ?
Olivier Assayas : En effet, Irma Vep est sorti depuis très longtemps aux Etats-Unis où il a été un gros succès, à la fois en salles et en DVD. En fait, il est sorti littéralement dans le monde entier excepté en France, et il en existe par conséquent plusieurs éditions DVD. Je crois que ce retard tient au fait que le film n’a pas été un succès en France lors de sa sortie, alors qu’il a très bien marché, proportionnellement, aux Etats-Unis et dans tout le monde anglo-saxon en général. En France, il est devenu un peu culte avec le temps. Mais le fait que le film ait à l’origine une carrière commerciale décevante explique que la demande en termes d’édition DVD ait été plus lente que pour un film dont la carrière aurait été meilleure. D’autre part, à l’époque – le film est sorti en 1996 – il n’y avait même pas encore de mandat DVD. Le distributeur avait le mandat salles et le mandat DVD était complètement libre.

Olivier Assayas sur le tournage de L’EAU FROIDE (1994)

Vous avez accordé de longues interviews à cette occasion sur les DVD de Désordre et Irma Vep. Dans quelle mesure étiez-vous impliqué dans l’élaboration de ce coffret?
J’ai beaucoup soutenu l’entreprise de 2Good parce que j’ai essayé de répondre à toutes leurs demandes, de les aider au mieux, d’établir les contacts avec les uns et les autres des ayants-droits. Mais c’est L’Eau Froide qui m’a demandé de m’impliquer le plus puisque c’est le film qui a connu le plus d’accumulation de problèmes – des problèmes de droits, notamment. Là, on a procédé à un véritable sauvetage. Sur les éditions DVD de mes films sortis avant l’ère du DVD, je fais tout ce que je peux pour que les films existent dans la mesure où, évidemment, il y a quelque chose de leur vie, de leur pérennité, qui passe par la qualité de l’édition vidéo. Donc il m’importe vraiment que ces films que j’ai réalisés dans le passé puissent être accessibles dans une édition correcte, dont l’image et le son soient conformes à l’original.

Dans ce sens, finalement ce n’est peut-être pas plus mal qu’ils ne soient pas sortis au début de l’ère du DVD car le soin apporté aux produits est bien meilleur aujourd’hui.
Bien sûr, et il a d’ailleurs fallu refaire les masters à partir desquels on a fait les DVD de Désordre et de L’Eau Froide – celui d’Irma Vep était meilleur à l’origine. Pour cela, on est reparti des négatifs car les masters qui étaient à l’époque considérés comme suffisamment bons pour une diffusion à la télévision étaient en réalité très mauvais. Dans le cas de Désordre, c’était même assez particulier parce que c’est un film dans lequel la pellicule est traitée d’une manière assez radicale en laboratoire, ce qui ne convenait pas aux diffuseurs. Quand j’ai refait le master, j’ai évidemment rétabli les couleurs d’origine.

Désordre (1986) en version remasterisée

Désordre (1986) en version remasterisée

Effectivement, j’ai vu des captures de Désordre où les couleurs étaient beaucoup plus saturées.
Oui, cette version était en réalité très différente car le film est à l’origine très désaturé et très contrasté, avec des noirs et des blancs très forts et des couleurs assez douces. Le master qui circulait, y compris en télévision, allait quasiment à contresens de ce que j’avais voulu faire et chaque fois, cela ça me nouait l’estomac de voir le film diffusé comme ça.

Avez-vous une préférence pour l’un de ces trois DVD et si oui, pourquoi ?
Je ne saurais répondre parce qu’ils sont tous les trois, à des titres différents, assez importants à mes yeux. Désordre est important parce qu’il s’agit de mon premier film, qu’il est accompagné d’une série de courts-métrages que j’avais fait à des époques assez éloignées – je crois que ça se voit (rires). Et cela me fait très plaisir que Désordre puisse être revu avec ses couleurs d’origine. Concernant L’Eau Froide, c’était vraiment génial de pouvoir enfin rendre à nouveau ce film accessible car il était devenu invisible depuis l’époque où je l’avais fait. C’est un des films que je préfère parmi ceux que j’ai faits, pour beaucoup de raisons et en particulier pour son aspect autobiographique. Quant à Irma Vep, cela me fait aussi très plaisir parce que cela m’a permis de récupérer un petit film consacré à Maggie que j’avais fait et qui a été très peu vu, un petit film abstrait que j’avais réalisé pour la Fondation Cartier à l’époque. Et puis c’est assez drôle parce qu’en cherchant dans mes archives, j’ai retrouvé une bobine qui correspondait aux rushes à partir desquels on a constitué le film expérimental qui se trouve à la fin de Irma Vep. Et au fond, je l’ai trouvé assez beau comme ça, tout seul. Ces quelques plans n’avaient pas leur place dans le film où ils font office de « débris » mais je leur trouve une certaine poésie, il y a quelque chose de très beau dans le visage de Maggie dans ces moments-là. Finalement, chacun des trois films a une résonance personnelle particulière.

Le DVD de Désordre comprend vos premiers courts-métrages. Avez-vous été immédiatement favorable à cette initiative ou vous êtes-vous laissé convaincre difficilement? Vous dîtes dans l’une des interviews que vous ne vouliez pas montrer votre tout premier court-métrage.
Non, le tout premier, alors là… (rires). Ce n’est pas de la coquetterie de ma part, ce court-métrage est juste vraiment naïf. Les autres, à des titres divers, sont un peu dans le jus de l’époque. Mais en revoyant le court-métrage le plus diffusé parmi ceux que j’ai faits, Laissé inachevé à Tokyo, je me suis rendu compte qu’après tout, il racontait déjà quelque chose qui avait à voir avec Demonlover. Je crois que j’étais le seul à m’en rendre compte parce qu’il faut avouer que ce court-métrage est assez hermétique.

Laissé Inachevé à Tokyo, disponible sur le DVD de Désordre

Laissé Inachevé à Tokyo, disponible sur le DVD de Désordre

C’est vrai, mais il est aussi très esthétique.
Oui, j’avais eu beaucoup de plaisir à le faire mais c’était une période où j’avais l’impression d’apprendre et je crois que j’étais encore un peu intimidé avec les acteurs, je ne savais pas très bien comment travailler avec eux. Du coup, chaque fois que je le revois, je trouve que le jeu est beaucoup trop raide, crispé. En revanche, il est vrai que plastiquement, il y avait des choses que j’ai l’impression d’avoir un peu saisies à l’époque. C’était un film très abstrait, une forme d’abstraction dont je me suis quand même détaché assez vite.

Etes-vous un consommateur de DVD vous-même? En avez-vous beaucoup chez vous?
Je ne suis pas boulimique dans le sens où je n’ai pas cette espèce de cinéphilie systématique. Mais je me rends compte que je finis par aimer les DVD comme j’aime les livres. Je m’aperçois que je suis en train de me constituer une sorte de dvdthèque dans laquelle on trouve ce que j’aime au cinéma. Donc je suis content que soient rendus accessibles quasiment tous les films muets de Fritz Lang ou toutes sortes de choses qui, il n’y a encore pas si longtemps, étaient très difficiles à voir et à trouver. Maintenant, on a tout sous la main, c’est génial. Quand je redécouvre La Maison des Bois de Maurice Pialat, je dis vraiment merci au DVD. Certains films sont exhumés de manière miraculeuse. De plus, le DVD est un support respectueux de la matière des films, pas comme du VHS fragile. Donc oui, je suis client mais je ne passe pas mes nuits à regarder des DVD (rires).

Le DVD a révolutionné la manière d’envisager la cinéphilie en général en permettant cet accès à toutes sortes de films, et à des films de tous pays.
Oui, et à des raretés. Il est vrai qu’à présent, le DVD se rapproche de fait de l’édition. C’est-à-dire que l’on n’est plus dépendant de l’offre commerciale très limitée car il y a une vraie édition spécialisée avec des choses majoritaires et des choses minoritaires, et chacun a la possibilité de trouver ce qu’il cherche.

Maggie Cheung dans IRMA VEP

Sur le DVD de Irma Vep, vous revenez longuement sur votre voyage en Asie au début des années 80 et votre découverte du cinéma asiatique. Quel regard portez-vous sur ce cinéma qui est devenu très « à la mode » aujourd’hui, plus de 20 ans après?
J’en pense deux choses. Je suis enchanté que le cinéma asiatique fasse désormais partie du cinéma visible, se situe sur la carte du cinéma international. En 1984 et même encore plus tard, c’était à peine si l’on savait qu’on faisait des films en Corée, pour prendre l’exemple d’un cinéma qui est très vivant aujourd’hui. C’était à peine si l’on savait qu’on faisait du cinéma à Taiwan… non, excusez-moi, on ne savait même pas du tout qu’on faisait du cinéma à Taiwan. Il n’y avait aucun cinéma indépendant en Chine ni au Japon. La façon dont la cinéphilie internationale a découvert, absorbé et intégré le cinéma asiatique représente évidemment l’un des événements les plus intéressants de l’histoire récente du cinéma. Aujourd’hui, si quelqu’un fait un film à Singapour avec trois ronds, ce film a de bonnes chances d’être visible dans les quelques mois qui suivent dans un festival international. Il y a donc cette circulation entre l’Asie et l’Occident, cette vitalité, et la façon dont le cinéma aide finalement les gens à se comprendre. Tout cela est formidable. Mais en même temps, il y a eu simultanément l’effondrement de ces industries. Aujourd’hui, le cinéma asiatique est reconnu en Occident, on s’y intéresse et il produit même une cinéphilie spécialisée. Hélas, l’industrie du cinéma de Hong Kong est dans un état catastrophique, l’industrie du cinéma taïwanais n’existe pratiquement plus et le cinéma japonais est vivant mais très faible par rapport à ce qu’il a été autrefois. La seule vraie cinématographie qui possède une vitalité contemporaine flagrante, c’est la Corée. Parce qu’il y a une production, il y a des cinéastes, il y a des comédiens, il y a quelque chose de presque unique au monde. Par ailleurs, on observe la timide émergence du cinéma indépendant chinois qui va, à mon avis, certainement progresser dans l’avenir mais qui se situe encore entre deux.

Il y a aussi pas mal de coproductions entre les pays asiatiques, par exemple entre la Chine et la Corée.
Oui, bien sûr, mais on en est encore au début de ce phénomène parce qu’on est au tout début d’une production indépendante en Chine. Je pense qu’à échéance de quelques années, le cinéma se libéralisera complètement en Chine et il pourra y avoir une cinématographie chinoise libre et indépendante, pour le meilleur comme pour le pire. Car lorsqu’il y aura des cinémas dans toute la Chine, que le niveau de vie continuera à augmenter et ainsi de suite, les Chinois voudront voir des films chinois. Ils ne voudront pas voir que des films américains, même s’ils auront certainement une soif de films américains pendant une période. Hollywood sera là au même titre que Chanel, Vuitton et Prada mais assez rapidement, le monde chinois aura envie de culture chinoise. Et les producteurs chinois sont là, ils sont prêts à saisir les opportunités.

Propos recueillis par Caroline Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 21 novembre 2005

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