Interview : Iciar Bollain, réalisatrice de ‘Même la Pluie’

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Dans les salles depuis le 5 janvier, Même la Pluie revient sur la guerre de l’eau qui a enflammé les rues boliviennes en 2000 pour mettre en scène l’expérience apocalyptique d’une équipe de tournage prise dans la tourmente de la révolte. Film engagé sur les dérives de la mondialisation mais aussi une réflexion sur l’ambigüité de la démarche de création filmique dans un tel contexte, Même la pluie met en scène Gael Garcia Bernal et Luis Tosar devant la caméra d’Iciar Bollain, la réalisatrice de Ne dis rien. La cinéaste nous éclaire sur ses intentions, son travail avec le scénariste Paul Laverty et les coulisses du tournage.

Elodie Leroy : Que saviez-vous de la guerre de l’eau en Bolivie avant de faire ce film ?
Iciar Bollain : Je ne savais rien avant de lire le scénario. J’ai travaillé dessus avec Paul Laverty mais il avait écrit un premier traitement il y a longtemps. Il s’agissait d’un film d’époque qui ne s’est finalement jamais fait. Nous avons décidé de le transposer à l’époque actuelle, ce qui nous a amenés à cette guerre de l’eau. C’est un combat légendaire en Bolivie. En effet, il y a eu de nombreuses manifestations contre ce type de privatisation, mais très peu d’entre elles ont obtenu gain de cause. La plupart du temps, l’armée réprime les manifestants et les choses s’arrêtent là. Mais dans ce cas précis, ils sont parvenus à virer la multinationale et à regagner le contrôle de l’eau. La guerre de l’eau est aussi à l’origine d’un mouvement social qui a propulsé le président Evo Morales au pouvoir, puisqu’il en était l’un des leaders. Les résistants de la guerre de Cochabamba sont finalement assez similaires à ceux qui ont résisté à l’époque de la conquête espagnole. L’eau est par ailleurs un enjeu majeur du vingt-et-unième siècle. Paul était attiré par cette fibre résistante chez des personnes ordinaires. Il avait fait beaucoup de recherches sur la guerre de l’eau. Il existe beaucoup de documentaires sur le sujet. L’idée de combiner tout cela était fantastique.

La réalisatrice Iciar Bollain dirigeant l’acteur Luis Tosar

Comment ont réagi les membres de l’équipe bolivienne au scénario ?
En fait, nous avons recontacté les personnes avec lesquelles Paul avait parlé lorsqu’il faisait ses recherches. Certains des membres de l’équipe qui ont recréé la guerre de l’eau à l’écran avaient bel et bien pris part au conflit. Ils étaient très heureux que leur histoire soit racontée. Ils se sont donc montrés très coopératifs. Nous avons vécu la même chose avec le gouvernement. Nous avions besoin de l’armée et de la police mais aussi de filmer le centre-ville. Nous sommes donc allés vers eux et ils n’ont fait aucune difficulté parce que, comme je vous le disais, ces résistants forment en grande partie l’essence du mouvement qui a mis le parti d’Evo Morales au pouvoir. A la Première du film, l’ambassadrice de la Bolivie nous a redit à quel point cette lutte était importante pour le peuple bolivien. Surtout qu’il existe peu de films parlant d’Histoire de la Bolivie. Si le pays était passé à un autre gouvernement entre temps, nous aurions pu avoir plus de problèmes !

Les personnages de Même la Pluie tournent eux-mêmes un film sur l’Histoire de la Bolivie. Mais au bout d’un moment, leur film paraît dérisoire par rapport à la réalité du pays. Peut-on voir dans Même la Pluie un questionnement de l’intégrité du cinéma ?
C’est ce que j’aime dans le scénario : il est complexe et plein de contradictions. Deux prises de positions apparaissent clairement. Il y a celle de Sebastian, le réalisateur, qui pense que le film passe avant tout le reste parce que c’est cela qui va rester à la postérité. Il combat à sa manière en soutenant cette idée. Son point de vue est défendable parce qu’il arrive que certains films laissent véritablement une empreinte dans les esprits. On peut être d’accord avec lui, mais en même temps, on peut aussi trouver que la vie est plus importante. Un film n’est qu’un film. C’est ce que réalise Costa, le producteur. Il fait face à cet homme, Daniel, et le regarde dans les yeux. Il lui devient alors impossible d’ignorer ce qui se produit autour de lui. S’il ne fait rien, il ne pourra pas se le pardonner. La réalité finit par l’emporter sur le reste. A mes yeux, chaque point de vue est valable. Il n’y a pas vraiment de solution et la beauté de l’histoire réside dans ses contradictions.

Costa est partagé entre deux loyautés et à travers cette expérience, il gagne en humilité.
Oui, d’autant que c’est un homme qui s’est protégé jusqu’à présent contre toute forme d’engagement personnel. Il mentionne d’ailleurs qu’il a un enfant et qu’il ne le connait pas vraiment. On peut aisément imaginer que son travail est devenu sa principale préoccupation. Au début, son regard sur les Boliviens est très mercantile parce qu’à ses yeux, ils représentent juste de la main d’œuvre bon marché. Mais il se heurte à eux, à Daniel. Au bout du compte, ce n’est pas que Costa est convaincu par leur cause, mais Daniel est parvenu à faire tomber les barrières qu’il s’était construites. Il l’a ébranlé.

Quand on va sur un plateau de tournage, on a l’impression de se retrouver dans une microsociété avec des castes. Sachant cela, n’est-il pas difficile pour un film qui parle d’une crise sociale de rester honnête ?
Comme je vous le disais, tout est plein de contradictions. Rien que dans notre casting, nous avons côte à côte Juan Carlos Aduviri, un acteur bolivien inconnu du public, et Gael Garcia Bernal qui a un agent à Los Angeles. Avec quelqu’un comme lui qui est immergé dans le star system, nous sommes obligés de respecter un contrat qui stipule par exemple de le placer en premier au générique. Si nous voulions être parfaitement honnêtes, nous devrions peut-être mettre Aduviri en premier dans les credits, mais nous devons suivre les règles de l’industrie. Ce n’est qu’un exemple des contradictions auxquelles nous avons été confrontés. La seule chose que nous pouvions faire était de nous montrer sensibles aux souhaits de notre équipe, et notamment de respecter la manière dont ils voulaient être rétribués.
memelapluie_01Nous avons d’ailleurs pris des leçons à travers cette expérience. Par exemple, certains figurants provenaient du voisinage et pour prendre contact avec eux, nous avons d’abord dû parler à leur chef. Ce dernier nous a répondu que l’on devait en parler directement avec la communauté, qu’il ne pouvait pas prendre la décision pour le groupe. Nous avons donc dû assister à une longue réunion, sachant que celle-ci devait suivre un planning précis et que nous étions derniers sur la liste. A la fin, après les discussions sur l’école, les infrastructures, etc., nous avons pu exposer notre proposition. Ensuite, nous avons dû partir afin qu’ils en discutent entre eux. A l’issue de cette discussion, il en est ressorti que nous devions non seulement payer les figurants mais aussi laisser quelque chose pour la communauté, afin que l’expérience profite au groupe et pas seulement à quelques élus. Cela pouvait être deux mille briques pour finir de construire l’école, de l’argent pour financer leur système de tuyauterie, ou n’importe quoi de ce genre. C’était une leçon parce que traiter de cette manière avec une communauté est complètement inhabituel pour les Européens. Ils étaient très organisés et nous faisaient part de leurs souhaits. De notre côté, nous avions à cœur de ne pas nous comporter en néo-colonialistes comme les personnages du film. Evidemment, je suis sûre que vous pourrez bien trouver des gens qui ne sont pas entièrement satisfaits de la manière dont les choses ont tourné. Mais nous avons tenté de ne pas être en totale contradiction avec ce que nous voulions montrer dans le film.

Quand Danny Boyle a fait Slumdog Millionaire, on a d’abord entendu des récits idylliques, puis un autre son de cloche disant que les enfants et la communauté avaient été exploités… Évidemment, on ne peut pas savoir pas où est la vérité.
Bien sûr, on ne peut pas savoir. Le truc, c’est qu’ils sont allés faire ce film en Inde et ils en ont tiré un profit beaucoup plus grand que ce qu’ils avaient imaginé. Dans ces conditions, vous ne pouvez pas échapper aux contradictions.

memelapluie_05Comment avez-vous tourné la scène d’émeute à la fin du film ?
C’était surtout un défi pour le département artistique mais aussi pour le régisseur parce qu’il a fallu interrompre le trafic dans le centre ville. Nous avions une grosse pression ! Nous avons aussi joué sur les effets spéciaux, notamment pour les plans larges sur la ville. La fumée que l’on aperçoit est bien sûr artificielle, nous n’avons pas mis la ville à feu et à sang. Comme nous avions très peu de temps et d’argent pour tourner, nous avons aussi suggéré le désordre en jouant sur le son.

Quel était le budget du film ?
Il s’élève à 5 millions d’euros. C’est pour cela que je vous dis que nous avions des moyens limités !

Comment avez-vous travaillé avec le scénariste sur l’équilibre entre les trois dimensions du film : ce que traversent les personnages, le film qu’ils tournent et le récit de leur tournage ?
Cet équilibre était présent dans le scénario. Ma tâche consistait de trouver une unité dans tout cela, afin que l’on passe des rues de Cochabamba au récit lié à Christophe Colomb en douceur. C’était un vrai défi et j’ai beaucoup utilisé la musique, la photographie et les couleurs du film. J’ai imprimé aux scènes présentes une tonalité documentaire, dont je me suis éloignée dans les scènes d’époque. Mais j’avais constamment en tête qu’il s’agissait d’un seul et même film.

Qu’il s’agisse de Costa ou Sebastian, les personnages sont tour à tour lâches et courageux.
Je pense que leur humanité doit beaucoup au travail de Paul. C’est l’une des choses qui m’a attirée quand j’ai lu le scénario. C’était un plaisir de donner vie à ce travail d’écriture avec les acteurs. Je concevais d’ailleurs Costa et Sebastian comme une sorte de couple, et j’ai voulu faire le casting en conséquence. Il fallait qu’il y ait une bonne alchimie entre les acteurs. Nous avons ensuite apporté beaucoup de détails et les acteurs ont apporté leurs suggestions pour créer des personnages multidimensionnels.

Comment avez-vous choisi les acteurs ? Ce n’est pas la première fois que vous travaillez avec Luis Tosar.
Effectivement, c’est la troisième fois. En lisant le scénario, j’avais déjà en tête de travailler avec Luis. C’est un acteur exceptionnel, probablement le meilleur en Espagne, si ce n’est le meilleur. Je savais qu’il serait capable d’apporter toutes ces dimensions au personnage, de donner vie au parcours de Costa. Il n’était pas évident de passer du cynisme qu’il manifeste au début du film à une compréhension de ce que vivent les Boliviens. Il fallait un très bon acteur pour que ce soit crédible. Je savais que Luis serait capable d’apporter toute cette gamme de détails et d’émotions. Le choix était donc clair dès le départ. En ce qui concerne Gael Garcia Bernal, nous étions à la recherche d’un acteur international et nous avons vite émis l’idée de prendre un Mexicain, pour apporter un autre point de vue. En outre, Gael possède ce regard intense, il peut avoir l’air très fort mais aussi très vulnérable. Il est un peu comme ça dans la vie, d’ailleurs : il est très doux mais il peut soudainement s’enflammer et se montrer très têtu. Ensemble, ils formaient un duo intéressant parce qu’ils sont très différents.

Direz-vous que Même la Pluie est un film politique ?
Oui, même si je le vois aussi comme un film sur l’amitié et comme un film d’aventures – parce que tourner un film dans ces conditions est une sacrée aventure. Mais ce film défend des idées. Il célèbre la résistance et questionne le droit de tirer un profit de l’eau, même de la pluie, au détriment du peuple. Donc effectivement, on peut dire que c’est un film politique. Mais pas dans le sens où il serait lourd à digérer. C’est un film très accessible et facile à suivre.

Le problème de l’eau est d’actualité dans le monde entier aujourd’hui. Est-ce qu’il vous préoccupe ?
Tout à fait et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu faire ce film. Il serait formidable qu’il fasse réfléchir parce que l’eau est véritablement l’enjeu du vingt-et-unième siècle. C’est un enjeu qui va devenir la source de beaucoup de problèmes parce que des millions de gens n’ont pas accès à l’eau potable. D’ailleurs, il me semble que l’Unesco a récemment déclaré que l’eau était un droit humain. J’espère que ce film servira à ceux qui luttent pour une gestion plus démocratique de l’eau.

Propos recueillis par Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 5 janvier 2011

> A lire : la critique de Même la Pluie d’Iciar Bollain

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