Interview : John Cameron Mitchell, réalisateur de ‘Rabbit Hole’

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Nominée à l’Oscar de la meilleure actrice, Nicole Kidman trouve dans Rabbit Hole son plus grand rôle face à l’excellent Aaron Eckhart (The Dark Knight). Agrémenté d’un humour ravageur, ce nouveau film de John Cameron Mitchell (Shortbus) saisit l’absurdité de la vie pour parler avec justesse du deuil et de la crise de couple. Nous avons rencontré le réalisateur qui nous en dit plus sur le sujet film, son expérience du deuil, son travail avec Nicole Kidman et Aaron Eckhart (notamment l’impressionnante scène de ménage), avant de donner quelques conseils aux jeunes réalisateurs en herbe.

Elodie Leroy : Qu’est-ce qui vous a attiré dans l’histoire de Rabbit Hole ?
John Cameron Mitchell : En lisant l’une des premières versions du scénario, j’ai été très ému. Quand j’étais adolescent, j’ai perdu un frère qui avait 4 ans, et l’expérience des personnages du film sonnait juste à mes yeux. Étrangement, le sentiment que vous avez à la fin de la lecture est très léger malgré la lourdeur du sujet. Vous traversez l’obscurité, et en sortant du trou, vous voyez la lumière du jour. Je me suis senti en quelque sorte guéri et c’est pourquoi je savais que cette histoire ferait du bien à certaines personnes. J’avais déjà des idées quant à la manière de réaliser le film.

La scène de la thérapie de groupe sous haschisch est complètement surréaliste. Quelle est votre position sur ce type de procédé ?
Avec le deuil et la perte, tout ce qui fonctionne est bon à prendre, que ce soit la religion, la thérapie ou la fiction. Dans le cas de ma famille, la religion a beaucoup aidé ma mère parce qu’elle est très catholique. A l’époque, la thérapie n’était pas vraiment entrée dans les mœurs. Parler de vos sentiments n’était pas bien vu. Mais pour certaines personnes, c’est nécessaire. Nous devons tous un jour ou l’autre gérer la mort de quelqu’un et vous ne pouvez pas sauter les étapes du deuil ni dicter à quelqu’un comment faire le deuil d’un être cher. Mes outils à moi viennent d’histoires, de films, de livres ou même d’émissions de télévision. Encore une fois, chacun fait face à la mort à sa manière. Tout ce qui marche est bon à prendre, du moment que l’on ne vous force pas dans une direction. Dans le cas de cette scène, les personnages se moquent d’autres personnes qui les forcent à adopter une méthode qui ne leur correspond pas. Le deuil doit trouver son chemin chez chacun d’entre nous. Celui de l’auteur est particulier lui aussi : il utilise l’humour noir pour conjurer la douleur.

Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre le drame et l’humour décalé ?
La vie n’est ni un drame ni une comédie. Elle est tout à la fois et vous devez aussi bien faire honneur à son absurdité qu’à la tragédie. Alors pourquoi ne pas le faire en racontant une histoire ? Dans tous mes films, l’humour joue un rôle très important. Saisir les absurdités de la vie est un don extraordinaire que nous avons.

Comment s’est passé votre travail avec Nicole Kidman et Aaron Eckhart ?
Nicole Kidman avait participé à développer le scénario avant même que je sois sur le projet. C’est elle qui a acheté les droits et qui a engagé l’auteur de la pièce pour l’adapter et écrire le scénario du film. Elle m’a engagé après avoir parlé avec moi au téléphone pendant vingt minutes, ce qui est atypique. Mais elle agissait à l’instinct. C’était un plaisir de travailler avec des acteurs aussi virtuoses. C’était aussi la première fois que je travaillais avec des acteurs aussi connus. En tout cas, qu’il s’agisse de Nicole, d’Aaron Eckhart ou Dianne Wiest, tous ont accepté de faire ce film pour les bonnes raisons. Le tournage était parfois très intense et nous avions alors besoin de tourner des scènes plus légères afin de nous détendre. S’il y a une chose que je sais faire, c’est mettre les acteurs en confiance. Je les vois comme des partenaires et non comme des instruments.

La scène de ménage est très impressionnante du point de vue du jeu d’acteurs. Aaron Eckhart explose littéralement. Comment s’est passé le tournage de la scène ?
Il n’est pas difficile pour des acteurs comme eux d’atteindre un tel niveau émotionnel. Ce qui est parfois difficile, c’est de déterminer, en phase de montage, ce qui va trop loin. Avec des personnages comme celui de Nicole, qui traverse de nombreux bouleversements émotionnels, vous ne pouvez pas pousser au maximum en permanence, sinon vous épuisez le spectateur et en plus, ce n’est pas réaliste. Mais dans le cas de cette scène, c’était la première fois qu’ils laissaient exploser leur rage, leur frustration et même leur amour. C’était une journée difficile parce que les acteurs ont dû travailler sur eux-mêmes pour atteindre cet état, au point que les sentiments des personnages finissaient par déteindre sur leur vie. Leur irritation finissait par se faire ressentir, entre eux mais aussi auprès de l’équipe technique ou des costumiers. Je me sentais un peu comme un conseiller conjugal : tout passait par moi. C’était probablement la journée de tournage la plus difficile. Après la scène, nous avons dû aller nous allonger dans le jardin pour laisser s’évader cette énergie vers le sol. C’était très intense. Le reste du tournage était beaucoup plus facile à vivre. Par exemple, le jour où le personnage de Nicole laisse sortir son émotion était formidable. Quand elle a craqué, j’étais en larmes moi aussi, mais c’était un soulagement. On a trop souvent tendance à oublier la valeur d’une bonne crise de larmes, surtout dans ce monde frénétique et envahi par la technologie. Vous n’êtes pas encouragé à vous autoriser les pauses que vous devriez prendre. L’idée de ne rien faire n’est pas acceptée comme elle l’était auparavant, alors que ces moments sont justement ceux où vos émotions se libèrent.

Voyez-vous ce genre de drame comme une catharsis ?
Absolument. Faire face à vos plus grandes peurs à travers les histoires est la manière la plus sûre de le faire. C’est bien sûr la base de la popularité des soap opera. Toutes les situations les plus terrifiantes sont expérimentées à travers ces personnages que vous apprenez à aimer. Vous pouvez rire avec eux ou vous moquer d’eux. On raconte que les animaux jouent à des jeux qui leur permettent de s’exercer à avoir peur ou à être des prédateurs. Nous regardons les films pour les mêmes raisons, pour nous préparer à la vie, à la mort et à tout ce qui pourrait nous arriver. L’entraînement est la raison pour laquelle nous regardons des films ou lisons des livres. Nous ressentons des émotions en toute sécurité, et lorsque les choses se produisent pour de vrai, nous y sommes préparés. La fiction nous donnent aussi des stratégies pour y faire face, à travers l’humour, la poésie, ou même les métaphores. C’est la même chose pour la religion : Jésus et Bouddha sont des métaphores. La fiction est ce qu’il y a de plus sain pour se préparer à la vie.

Qu’en est-il de la création artistique ? Du point de vue du créateur, est-ce aussi une manière de se préparer ?
Bien sûr. Quand j’étais petit, j’étais un enfant craintif. Je n’arrêtais pas de déménager parce que mon père était dans l’armée. J’étais un jeune enfant homosexuel et je n’arrivais pas à faire face à tout cela. J’ai trouvé d’autres moyens. Lire, jouer la comédie, écrire des histoires et des bandes-dessinées étaient une manière sécurisante de laisser sortir mes émotions. C’était un moyen de composer avec ma rage, ma tristesse, mais aussi d’exprimer l’absurdité de ce que je vivais. Cela dit, en tant qu’acteur, je ne voulais jamais refaire deux fois le même genre de rôle parce que j’avais l’impression d’avoir déjà travaillé sur tel aspect de ma vie. Quand j’ai réalisé Hedwig, je n’avais plus du tout envie d’être acteur et je n’ai d’ailleurs plus vraiment joué depuis, en dix ans. Je suis sûr que dans une quinzaine d’années je vais arrêter de faire des films et exprimer ma créativité dans la cuisine ou quelque chose du genre !

Quels conseils donneriez-vous à un réalisateur débutant ?
Être réalisateur implique de maîtriser beaucoup de métiers à la fois, qu’il s’agisse de travailler sur un scénario, avec une caméra, avec des acteurs ou avec le marketing. Ces métiers exigent de l’expérience et les jeunes sont de moins en moins patients. Certes, avec les nouvelles technologies, les moyens requis sont plus accessibles qu’avant. Mais vivre de ce métier est toujours aussi difficile. D’autre part, à notre époque d’hyper connectivité, beaucoup de jeunes ont peur d’expérimenter des choses parce qu’ils découvrent toujours que leur idée a déjà été essayée auparavant. Comme tout circule très vite sur YouTube, il doit être effrayant d’être un jeune artiste aujourd’hui. Cette surveillance permanente finit par tuer la créativité. La première chose que je recommande donc aux réalisateurs en herbe est de réduire leur connectivité. Internet, c’est très bien pour se mettre en contact avec des collaborateurs, mais il vient un moment où il faut déconnecter et se lancer.

Propos recueillis par Elodie Leroy
Article publié sur Filmsactu.com le 15 avril 2011

> Lire la critique du film Rabbit Hole de John Cameron Mitchell

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