Interview : Mads Mikkelsen (‘Le Guerrier Silencieux’)

0

En mars 2010, j’ai rencontré Mads Mikkelsen, acteur incontournable du cinéma danois alors venu défendre Le Guerrier Silencieux, un film fantastique déroutant signé Nicolas Winding Refn. L’interview a eu lieu à peine quelques semaines après la sortie de Coco Chanel et Igor Stravinsky, et s’est déroulée dans des conditions particulières dans les locaux du distributeur du film Le Guerrier Silencieux. L’avion de Mads Mikkelsen avait été retardé de plusieurs heures en raison de fortes chutes de neige au Danemark, et l’acteur était donc arrivé faire ses interviews dans la précipitation, sans prendre le temps de s’apprêter pour les caméras. Voir un acteur se préoccuper davantage du respect de ses obligations professionnelles que de son image est suffisamment rare pour être mentionné!

Ce jour-là, j’ai aussi rencontré le réalisateur Nicolas Winding Refn, celui-là même qui a révélé Mads Mikkelsen en 1996 avec son excellent Pusher, premier volet de ce qui allait devenir plus tard une trilogie culte. Mads Mikkelsen y tenait un rôle secondaire aux côtés de Kim Bodnia, avant de réapparaître huit ans plus tard au premier plan dans Pusher II : du Sang sur les Mains, dans lequel il délivre une performance bluffante et étonnamment touchante en junky décérébré, fraîchement sorti de prison et méprisé par son père. Entre temps, la collaboration entre l’acteur et le cinéaste donne lieu en 1999 à Bleeder, où Mikkelsen retrouve une bonne partie du casting de Pusher (Kim Bodnia, Zlatko Buric).

Doté d’une présence et d’un magnétisme hors du commun, Mads Mikkelsen révèle à travers sa carrière danoise un éclectisme passionnant, puisqu’on le retrouve aussi bien dans la comédie noire Les Bouchers Verts, devant la caméra d’Anders Thomas Jensen (avec lequel il travaille aussi sur Adam’s Apple), que dans l’émouvant drame familial After the Wedding de Suzanne Bier, ou même dans Open Hearts de la même réalisatrice.

Dans les années 2000, la carrière de Mads Mikkelsen prend une tournure internationale. Si ses incursions dans le cinéma grand public ne sont pas toujours des plus heureuses (Le Roi Arthur, Le Choc des Titans, Les Trois Mousquetaires 3D), sa prestation dans Casino Royale a tout de même marqué les esprits : il incarne le Chiffre, l’homme qui pleure du sang, face à Daniel Craig en James Bond. En 2009, Mikkelsen fait aussi des étincelles en France et en Allemagne : on le retrouve chez Jan Kounen dans l’intrigant Coco Chanel & Igor Stravinsky, où il prête ses traits au célèbre compositeur face à Anna Mouglalis, et la même année chez Anno Saul dans The Door, où il fait face à la star allemande Jessica Schwarz.

Dans La Chasse, réalisé par le très doué Thomas Vinterberg, Mads Mikkelsen interprète un homme accusé d’avoir abusé d’un enfant. Une prestation bouleversante qui lui vaudra un prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2012. Cette année, après le film Michael Kohlhaas du Français Arnaud Des Pallières, Mads Mikkelsen est au premier plan dans la série Hannibal, dont la diffusion sur le réseau NBC a débuté en avril 2013.

A travers cet entretien réalisé en 2010, nous nous penchons sur Le Guerrier Silencieux, quatrième collaboration entre Mads Mikkelsen et le réalisateur Nicolas Winding Refn. Egalement connu sous le titre Valhalla Rising, cet objet filmique non identifié nous entraîne dans un voyage troublant et captivant aux côtés de One Eye, un viking mutique dont le mystère n’a d’égale que la brutalité au combat. Mads Mikkelsen nous parle de son personnage, du film mais aussi de son approche du métier d’acteur et bien sûr de Nicolas Winding Refn.


Elodie Leroy : Le Guerrier Silencieux est votre quatrième collaboration avec Nicolas Winding Refn et c’est un film très mystérieux. A quoi ressemblait le scénario ?
Mads Mikkelsen : C’est un film très différent de tout ce que j’avais fait avec Nicolas auparavant. Il y a eu plusieurs versions du scénario. La première était plus classique, dans la narration comme dans les thèmes. Il s’agissait d’un être humain qui gagnait sa liberté et qui partait se venger dans une cité. Il était question d’une femme à un certain moment de l’histoire. Les éléments de l’intrigue étaient classiques. Dans la version suivante, l’histoire avait été sensiblement épurée, et par la suite, elle est devenue très dépouillée comme dans le film. En plusieurs mois, le scénario a énormément changé.

One Eye ne parle pas et on ne sait quasiment rien de son passé. Comment avez-vous approché ce rôle ? Avez-vous essayé d’imaginer ce qui n’était pas dit dans le scénario ?
Normalement, dans un film, vous avez une histoire, une psychologie des personnages et des événements qui leur arrivent. Mais dans Le Guerrier Silencieux, nous n’avions rien de tout cela. Nous étions dans un cadre différent. One Eye n’est pas une personne à proprement parler, ce n’est pas un être humain. Il se rapproche davantage d’un animal qui gagne sa liberté et cherche son chemin pour rentrer chez lui. Il ne parle pas, n’exprime rien sur son visage. Il n’est ni heureux ni triste. Beaucoup d’acteurs pensent à des animaux quand ils travaillent leur personnage mais je n’avais jamais fait cela auparavant. Or nous avions en tête le comportement d’un gorille dans un zoo. Il fallait garder cette concentration, ne jamais baisser les yeux, ne jamais manipuler aucun objet. Dans un zoo, un gorille se contente de vous regarder fixement. Les gens se demandent ce qui cloche chez cet homme, pourquoi il se comporte toujours comme cela. C’était assez difficile au début. Il fallait accorder de l’importance à chacune de ses actions. Tous les personnages autour de lui devaient avoir l’air neutre, mais en même temps, il fallait sentir qu’il se passait quelque chose dans leur tête, qu’ils commençaient à tout interpréter. Certains pensent qu’il est dieu, d’autres qu’il est Satan, d’autres le voient juste comme un esclave. Nous avons dû faire avec et nos discussions ne portaient pas tant sur les motivations des personnages que sur le sentiment que devait dégager le film.

L’enfant s’impose vite comme un intermédiaire entre One Eye et les autres personnages. Comment définissez-vous sa relation avec l’enfant ?
Comme tout le reste, comme s’il s’agissait d’un animal. Si l’enfant se met en travers de son chemin, il le tuera, mais s’il se contente de le suivre, tout va bien. Cependant, One Eye évolue un peu au cours du film et le garçon, quant à lui, devient de plus en plus futé. Il commence à dire que je peux parler et qu’il comprend ce que je dis. Évidemment, c’est un mensonge qu’il fait dans son propre intérêt. Donc ils se rapprochent, mais pas de manière classique comme dans une relation père/fils. C’est beaucoup plus mythique.

Combien de temps prenait le maquillage, notamment pour faire l’œil, et dans quelles conditions était-il réalisé ?
Le maquilleur qui a fabriqué l’œil est un maquilleur fantastique qui a travaillé pendant des années sur la franchise Harry Potter. Je crois bien qu’il mettait vingt minutes à le faire. Il fallait parfois le refaire après les scènes de combat, quand je transpirais trop. Il était vraiment très professionnel. Mais le simple fait de porter cette prothèse d’œil était énervant parce que quand vous perdez un œil, vous perdez du même coup votre perception de la profondeur. Tout vous semble plus proche et vous devenez très maladroit. C’est une des raisons pour lesquelles je ne combats pas beaucoup avec une arme parce que c’était très dangereux, étant donné que j’avais du mal à la contrôler. D’autre part, les conditions de tournage étaient difficiles parce que, comme vous avez pu le constater, nous ne portons pas beaucoup de vêtements et la température était en dessous de zéro pendant le tournage. Tout le reste de l’équipe portait de gros anoraks avec des bonnets et nous devions rester comme cela. C’était des journées très longues et très froides.

Quelle est votre relation avec Nicolas Winding Refn sur les tournages ?
En général, Nicolas et moi n’avons pas besoin de nous parler beaucoup sur le plateau parce que nous nous connaissons très bien. Une grande partie du travail se fait avant le tournage, comme les discussions sur la psychologie du personnage. Mais sur ce film, nous avons dû parler beaucoup plus que d’habitude parce que c’était complètement différent. C’était un film qui était là, dans sa tête, et il a fallu que je le lui extirpe ! Tous les soirs, après le travail, nous devions parler à nouveau pour que je sache comment aborder les choses le lendemain. Cela dit, il est très facile de travailler avec Nicolas. Nous sommes des personnes très différentes l’une de l’autre, mais nous nous connaissons tellement bien que nous n’avons pas besoin de beaucoup pour aller dans la même direction.

Selon vous, comment Nicolas Winding Refn a-t-il évolué en tant que réalisateur entre Pusher et Le Guerrier Silencieux ?
Nicolas fait des films très variés mais on retrouve toujours la même empreinte dans son cinéma. Depuis Pusher, il a vieilli – et moi aussi – et même s’il utilise toujours les mêmes techniques, ses idées ont évolué. Mais il est toujours guidé par la même énergie. Comme je vous le disais, cela se passe ici, dans sa tête. Quand vous lisez l’un de ses scénarios, vous savez que rien ne se passera comme ce qui est écrit sur le papier. Le film ressemblera à autre chose.

Avez-vous un souvenir à partager sur le tournage de Pusher et Pusher II ?
J’ai beaucoup de souvenirs de la trilogie Pusher. C’était une très bonne collaboration d’acteur à réalisateur, mais nous avons aussi travaillé avec des personnes qui n’étaient pas des acteurs. Des gens qui provenaient de ce milieu. Ce sont des souvenirs fantastiques parce que ces gens se sont révélé d’excellents acteurs, dans le sens où ils étaient capables de jouer leur propre rôle et de faire des répétitions tout en ayant du recul. Cette capacité est une grande source d’inspiration pour un acteur. Nous pouvions nous raccrocher à de vraies personnes, sans avoir à les imaginer. C’était extraordinaire. C’est formidable de travailler avec des gens qui ont une énergie aussi fraîche, aussi authentique. Cela vous inspire et vous donne envie de reprendre contact avec la réalité plutôt que de rester acteur.

De manière générale, qu’est-ce qui vous décide à accepter un film ?
Avant le personnage, c’est d’abord l’histoire qui me motive dans un film. Je regarde si l’histoire m’intéresse et si elle est suffisamment radicale. Si elle doit être brutale, il faut qu’elle le soit vraiment. Si elle est très belle, elle doit l’être jusqu’au bout. Bien sûr, si elle est musicale, c’est encore autre chose. C’est toujours l’histoire qui me motive et ensuite le réalisateur. Je l’écoute et j’essaie de voir si nous pouvons communiquer. Je veux savoir les choses vont plus loin dans sa tête que ce qu’il y a sur le papier. Si c’est le cas, alors je suis intéressé.

Il y a plusieurs réalisateurs avec lesquels vous avez travaillé plusieurs fois, tels que Nicolas Winding Refn mais aussi Suzanne Bier. Jusqu’à quel point la personnalité d’un réalisateur vous motive ?
Si un réalisateur et moi avons apprécié de travailler ensemble, nous souhaitons poursuivre notre collaboration sur d’autres films. Quand vous travaillez avec une même personne plusieurs fois, vous prenez de l’aisance, vous prenez du courage l’un et l’autre. Vous osez aller plus loin, jusqu’à un stade que vous n’auriez pas atteint la première fois. Je pense que c’est une manière normale de travailler, beaucoup de gens font cela. Si vous appréciez une collaboration, il est naturel que vous ayez envie de la poursuivre.

Quel genre d’acteur êtes-vous ? Êtes-vous de ceux qui font une séparation claire entre le personnage et la réalité dans votre vie privée, ou de ceux qui sont encore habités par leur personnage en rentrant chez eux ?
Je ne reste pas dans mes personnages en dehors du travail. Je ne crois pas à cela. Ou alors, c’est une maladie et dans ce cas, il ne s’agit plus d’un travail d’acteur. En revanche, je peux conserver l’énergie d’un tournage même à la maison. Si ma journée a été bonne, elle le sera aussi quand je reviendrai, et si elle a été frustrante, je me sentirai frustré en rentrant chez moi. Je reste donc concentré sur mon travail. Mais je n’emporte pas le personnage avec moi. Vous imaginez, mes enfants devraient m’appeler par une vingtaine de noms différents ! Ça ne marche pas comme ça. Selon moi, vous devez être capable d’entrer rapidement dans le personnage mais aussi savoir le quitter très vite. C’est plus facile avec certains personnages qu’avec d’autres mais je ne crois pas en l’idée de rester dedans en permanence. Je sais que la presse et les journalistes adorent entendre ce genre de choses mais je trouve cela prétentieux.

coco_chanel_igor_stravinsky_09Cela dit, j’ai fait un film qui s’appelle Les Bouchers Verts, dans lequel mon personnage était exaspérant et très borné. Comme il y avait cette énergie qui nous habitait pendant dix heures d’affilée, je me suis surpris à l’utiliser dans la vie privée parce qu’elle était très spécifique. La même chose m’est arrivée avec le personnage de Pusher. Il avait lui aussi une énergie très particulière. C’était un peu dur de le quitter. Je n’étais pas le personnage mais il me collait un peu à la peau, à force de le jouer dix heures par jour. J’ai été soulagé de quitter ce personnage une fois que nous en avions fini avec lui.

Vous avez travaillé avec des réalisateurs français. Quelle est la différence entre un réalisateur français et un réalisateur danois ?
En ce qui concerne les réalisateurs français avec lesquels j’ai travaillé, Jan [Kounen] est d’origine hollandaise, ou du moins il a des parents hollandais, et Louis [Leterrier] a surtout travaillé aux Etats-Unis. Donc je ne les vois pas comme des réalisateurs typiquement français. Mais bien évidemment, j’ai travaillé avec des équipes françaises et, mis à part la nourriture qui est bien meilleure ici, le fonctionnement est à peu près le même qu’au Danemark. C’est une grande entreprise et tout le monde se serre les coudes, donc ce n’est pas très différent.

dietur_01The Door (Die Tür) vient d’avoir le grand prix au Festival de Gérardmer. Que ressentez-vous ?
Nous sommes très heureux. C’est une très belle histoire. En fait, nous avons tourné ce film juste avant Le Guerrier Silencieux. Cela me fait très plaisir et j’espère que le film fera aussi une carrière ici, qu’il voyagera afin que tout le monde puisse le voir.

Y a-t-il un personnage historique que vous rêvez d’incarner ?
Il y a beaucoup de personnages historiques que je trouve fascinants mais en y pensant, je m’aperçois que ce sont tous des tyrans ou de grands dictateurs ! Au risque de paraître un peu bizarre, je citerais Staline, qui pourrait être intéressant à interpréter, même si l’on devrait sans doute prendre quelqu’un d’autre que moi pour le faire. Il y a aussi Genghis Khan qui est intéressant. Je devrais peut-être aussi choisir le rôle d’un homme bien, je n’y ai pas encore réfléchi…

Propos recueillis par Elodie Leroy

Interview publiée sur Filmsactu.com le 16 mars 2010

 

 

Share.