Interview : Mark Womack, acteur principal de ‘Route Irish’

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Avec Route Irish, Ken Loach s’attaque à la guerre en Irak sous un angle inédit en dénonçant le phénomène des contractors, ces agents privés envoyés par des sociétés de protection militaire pour engranger du profit. Route Irish dresse les portraits de soldats brisés, avec du sang sur les mains, encore habités par la violence de la bataille.
Ken Loach signe un film dur, engagé mais humain, dans lequel l’acteur Mark Womack délivre une prestation exceptionnelle dans le rôle principal. Nous l’avons rencontré au Festival de Cannes 2010 et l’acteur s’est livré à une analyse passionnante et sensible de la psychologie de son personnage.

Elodie Leroy : Que saviez-vous de la question des contractuels avant de tourner Route Irish ?
Mark Womack
: Très honnêtement, probablement pas grand-chose. J’avais entendu parler de ce problème mais je n’avais pas conscience de son ampleur, de tout ce que cela impliquait.

Comment vous êtes-vous préparé à ce rôle ?
Avec John [Bishop, ndlr] et Trevor [Williams, ndlr], qui jouent Frankie et Nelson, j’ai passé du temps auprès d’un régiment, dans un camp d’entrainement. Nous avons aussi rencontré des contractuels afin d’en discuter avec eux et de comprendre ce qui les avait poussés à devenir contractuels. J’ai eu l’impression qu’il s’agissait de se faire de l’argent, parce que vous ne gagnez pas lourd dans l’armée, et on leur a donné cette opportunité. C’est un peu ce qui se produit dans le film : on leur donne la chance de s’enrichir en tant que soldats. J’ai aussi rencontré beaucoup de soldats souffrant de stress post-traumatique. Des gars qui n’arrivaient pas à se réinsérer dans la société. C’est le genre de recherches que nous avons menées pendant la période de préparation.

Route Irish Film StillsEst-il vrai qu’avec Ken Loach, les acteurs ne connaissent pas l’intégralité du scénario pendant la période de préparation ?
Tout à fait. Vous ne connaissez pas le scénario. Vous tournez chronologiquement les scènes, donc vous découvrez l’histoire au fur et à mesure de la progression. Pour tout vous dire, je ne savais pas comment le film allait se terminer avant de tourner la dernière scène. J’étais donc logé à la même enseigne que tous les autres acteurs. Je trouve que c’est une manière unique et très intéressante de travailler. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde n’applique pas cette méthode ! (rires). Si je devais réaliser un film, je pense que je travaillerais moi aussi de cette façon.

A part le temps de quelques flash back, on ne voit pas explicitement la guerre dans le film. Pourtant, vous jouez un rôle très intense puisque votre personnage souffre de stress post-traumatique. Comment avez-vous relevé ce défi ?
En plus de mes recherches, j’ai lu beaucoup de choses sur le stress post-traumatique. C’est aussi une question de loyauté parce que, quand vous rencontrez ces soldats, vous vous sentez le devoir de rendre avec authenticité ce qu’ils ont vécu. Vous devez vous demander l’impact que guerre peut avoir sur ces individus. On raconte que surmonter le stress post-traumatique peut prendre quatorze à quinze ans. Vous pouvez imaginer que certains n’arrivent jamais à se reprendre une vie normale ! C’est très triste.

C’est comme s’ils n’étaient jamais revenus de la guerre…
Exactement. Je me souviens d’une de mes répliques disant à quel point il est difficile d’expliquer cela à un civil. Vous trouver là-bas, voir les choses que vous voyez, puis revenir et être supposé reprendre votre petite vie, aller faire du shopping à Marks & Spencer avec votre famille… L’un des anciens soldats que j’ai rencontrés m’a dit que lorsqu’il se rendait dans un bar, il repérait immédiatement les sorties et trouvait un mur contre lequel se tenir parce qu’il ne se sentait pas en sécurité.

Les repères moraux ne sont plus les mêmes pour les personnages et Fergus va jusqu’à torturer un homme.
Je pense que c’est cohérent avec l’histoire. Il veut la vérité et la justice. Tout cela est couplé avec son problème d’alcool, qui est un autre problème très répandu chez les anciens contractuels. Il y a donc à la fois ce traumatisme, l’alcool, le sentiment de culpabilité vis-à-vis de ce qu’il a fait ou qu’il a vu, et la culpabilité d’avoir convaincu son meilleur ami de le rejoindre pour devenir contractuel lui aussi. Au moment où se déroule l’histoire, son jugement est complètement obscurci. Il croit faire ce qu’il faut faire et finalement il a tort. Est-ce que le personnage de Nelson mérite ce qui lui arrive ? C’est là que se situe le débat sur le plan moral. Selon moi, Fergus en est convaincu.

Cette scène de torture est d’ailleurs très dérangeante parce qu’au début de la scène, on est tenté de penser que Nelson le mérite. Et au fur et à mesure de la scène, on trouve que ça va trop loin.
Je pense que c’est ce qui arrive à Fergus. Il sent lui aussi que ça va trop loin et sa seule issue de secours est ce qui se produit à la fin. Nous sommes tous responsables de nos actions et ce qui lui arrive est le prix ultime à payer.

routeirish_02Fergus est également incapable de construire quoique ce soit avec la femme qui l’attire.
Je pense que c’est par loyauté envers ses amis mais aussi parce qu’il porte cette culpabilité en lui. Il ressent des émotions très complexes.

Comment Ken Loach dirige-t-il ses acteurs sur le plateau ?
Pour moi, la chose la plus précieuse qu’il donne à ses acteurs est la liberté de s’exprimer. Il parvient à créer autour d’eux un environnement très sécurisant. Si le film doit être réaliste, cet environnement sera aussi réel que possible. Pour ce qui est de sa manière de diriger à proprement parler, il attend de vous que vous trouviez par vous-même la vérité de la scène et il vous met en condition pour cela. Je dirais plutôt qu’il vous guide plus qu’il ne vous dirige. Je trouve cela passionnant.

Votre personnage expérimente des émotions extrêmes. Comment Ken Loach vous pousse-t-il dans ce sens ?
Il vous prépare à atteindre ces extrémités longtemps à l’avance. Au moment où cela arrive, cela vous vient naturellement. C’est difficile à expliquer.

Y a-t-il eu des moments où la tension atteignait une sorte de paroxysme ?
Parfois, c’est pendant les scènes les plus insignifiantes que la tension est à son comble. Il y a cette scène dans un bar où il se passe quelque chose entre Fergus et Rachel. Il y avait une certaine tension. Bien sûr, le tournage de la scène de torture a été lui aussi très intense et Trevor, qui interprète Nelson, a fait un travail extraordinaire. Nous avions complètement le contrôle de ce que nous faisions, mais à un moment j’ai vraiment cru que je lui avais fait mal. Finalement, il allait bien. Mais Trevor a quand même mis quelques jours à se remettre de cette scène. J’ai eu de la chance de travailler avec d’aussi bons acteurs.

Propos recueillis par Elodie Leroy

Interview réalisée le 19 mai 2010 au Festival de Cannes
Article publié sur Filmsactu.com

> Lire la critique de Route Irish, de Ken Loach

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