‘Les Chaussons Rouges’ de Michael Powell et Emeric Pressburger en version restaurée

0

Chef d’œuvre incontournable du septième art, Les Chaussons Rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger est considéré aujourd’hui non seulement comme une œuvre phare du cinéma britannique des années 40-50 mais aussi par beaucoup comme l’un des plus beaux films jamais réalisés. De Martin Scorsese à Brian De Palma en passant par Francis Ford Coppola, nombre de cinéastes majeurs ont confié que leur première vision des Chaussons Rouges représentait une étape déterminante du chemin qui les avait menés vers le cinéma. A l’occasion de la récente restauration et de la ressortie du film le 7 avril dans les salles françaises, retour sur une expérience cinématographique inoubliable.


L’histoire : Vicky Page (Moira Shearer) tente sa chance dans le monde de la danse et fait une rencontre décisive en la personne de Boris Lermontov (Anton Walbrook), un impresario charismatique et impitoyable qui dirige une troupe de ballet réputée. C’est grâce à lui que Vicky connaîtra une ascension fulgurante et se verra propulsée au rang de superstar. Adulée par tous, la jeune femme sera cependant tiraillée entre son amour pour la danse et celui qu’elle voue au compositeur de la troupe, un certain Julian Craster (Marius Goring). Sa passion dévorante et sa relation vampirique avec Lermontov vont l’entraîner dans la chute.

« Les Chaussons Rouges est un film insolent, envoûtant par sa manière d’affirmer que rien ne compte plus que l’art, et que l’art vaut qu’on meure pour lui » – Michael Powell

La création artistique au cœur du film

L’art vaut-il que l’on vive ou que l’on meure pour lui ? Nous sommes dans l’Angleterre de 1948, à l’heure où le monde se remet tout juste de la Seconde Guerre Mondiale. C’est alors que Michael Powell et Emeric Pressburger nous livrent Les Chaussons Rouges, un film dans lequel les personnages sacrifient tout non pas pour une cause politique mais pour leur art. Des personnages dont la passion est si intense qu’elle les réduit en esclavage. Plongée flamboyante dans le milieu haut en couleurs du ballet, Les Chaussons Rouges délivre une parabole puissante sur le besoin de création artistique à travers la destinée tragique d’une jeune femme qui vit pour et par son art et dont la vie est tiraillée entre deux hommes reliés à son art. Ce n’est pour rien si cette passion s’exprime à travers le métier de danseuse, une discipline qui requiert un entraînement rigoureux, un investissement physique hors pair mais aussi qui exige que chaque geste, chaque regard, atteigne une perfection de tous les instants.


Scindé en deux parties, la première relatant l’ascension de Victoria vers le succès et la seconde sa descente aux enfers, Les Chaussons Rouges doit aussi sa célébrité à son incroyable séquence de ballet, pivot musical d’une durée de dix-sept minutes. Inspirée du célèbre conte de Hans Christian Andersen, le spectacle narre l’histoire d’une jeune danseuse qui reçoit des chaussons rouges fabriqués par un cordonnier diabolique et qui danse jusqu’à perdre son âme dans un tourbillon sans fin, jusqu’à mourir d’épuisement. Devenue mythique, cette séquence révolutionne la représentation du ballet au cinéma en immergeant le spectateur du film d’abord dans la salle puis directement dans le spectacle. La réalité se confond avec la représentation théâtrale, une mise en abîme d’autant plus troublante lorsque des éléments de la vie de Victoria font intrusion dans l’univers imaginaire mis en scène dans le ballet. A la richesse des couleurs et la profondeur des noirs, une esthétique sublimée par le Technicolor, viennent s’ajouter des décors et des effets spéciaux magiques dans leur simplicité (les chaussons rouges apparaissant subitement aux pieds de la danseuse), conférant à ces dix-sept minutes de pur bonheur cinématographique une dimension poétique saisissante.


Audacieux et novateur, violent et surtout diaboliquement beau, Les Chaussons Rouges fait partie de ces films rares dont chaque image, chaque pas de danse, chaque note de musique, n’a pas fini de nous hanter.

Une formidable réunion de talents

Réalisé en 1948, Les Chaussons Rouges est l’une des œuvres emblématiques de la collaboration prolifique entre Michael Powell et Emeric Pressburger, dont la société The Archers fut créée en 1943 et engendra plusieurs films phares du cinéma britannique, de Colonel Blimp (1943) aux Contes d’Hoffman (1951) en passant par le superbe A Canterbury Tale (1944) ou encore le troublant Le Narcisse Noir (1947, avec Deborah Kerr).

Comme pour tous leurs films, Powell et Pressburger ont su réunir pour Les Chaussons Rouges une palette de talents hors du commun, dont nous citerons quelques uns ici. A la photographie, on retrouve Jack Cardiff, qui œuvra à quatre reprises pour les deux auteurs, notamment sur Le Narcisse Noir. On retrouve par ailleurs son nom au générique des Amants du Capricorne d’Alfred Hitchcock, de Pandora d’Albert Levin ou encore d’African Queen de John Huston. La direction artistique est quant à elle réalisée par Hein Heckroth, chef costumier sur Le Narcisse Noir et responsable des costumes et des décors des Contes d’Hoffman. On lui doit en grande partie la magie de la fameuse scène du ballet, pour laquelle il a réalisé plus d’une centaine de peintures préparatoires et qui lui a valu à l’époque conjointement avec Arthur Lawson l’Oscar de la meilleure direction artistique pour un film en couleur. La même scène du ballet doit aussi énormément à la partition étrange et envoûtante de Brian Easdale, compositeur d’opéra ayant aussi œuvré sur Le Narcisse Noir et plus tard sur Le Voyeur (1960) de Michael Powell. Les chorégraphies sont quant à elles signées Léonide Massine, principal chorégraphe des Ballets Russes de Serge Diaghilev, digne successeur du célèbre Nijinski et interprète de Liubov dans le film.


Les Chaussons Rouges met aussi en scène une galerie de personnages flamboyants, à commencer par Victoria et Lermontov, la danseuse et son impresario, l’artiste-victime et l’artiste-bourreau. A l’époque, Michael Powell exige que son personnage féminin soit incarné par une danseuse professionnelle et non par une actrice qu’il aurait fallu doubler lors des scènes de ballet. C’est l’écossaise Moira Shearer, alors star montante dans le milieu de la danse, qui se laisse convaincre d’interpréter Victoria, un rôle dans lequel elle révèle une présence et une grâce prodigieuses. Moira Shearer ne fera pas carrière dans le cinéma mais retrouvera Powell et Pressburger pour Les Contes d’Hoffman puis Powell tout seul dans Le Voyeur – le film trop en avance sur son temps, qui de par le scandale qu’il suscitera mettra un terme à la carrière du cinéaste.

Dans Les Chaussons Rouges, la muse est vampirisée par la relation possessive teintée de sadisme qu’elle entretient avec Boris Lermontov, personnage charismatique et plein d’ironie incarné par l’immense Anton Walbrook, acteur allemand prolifique vu chez Powell et Pressburger dans Le 49e Parallèle (1941) et surtout Colonel Blimp. Autre collaborateur récurrent, Marius Goring, interprète du compositeur, apparaît aussi dans Pandora d’Arthur Lewin et dans La Comtesse aux Pieds Nus de Joseph L. Mankiewicz. On le retrouve dans trois autres films de Powell : L’Espion Noir (1939), Une Question de Vie ou de Mort (1946) et Intelligence Service (1957), le dernier film que les deux auteurs réaliseront ensemble dans le cadre de leur société The Archers.

Une nouvelle restauration à la pointe

Pour le plus grand bonheur des cinéphiles, Les Chaussons Rouges vient tout juste de bénéficier d’une nouvelle restauration à la pointe par les soins de l’UCLA Film & Television Archive, en association avec The Film Foundation. La restauration réalisée en 1980 par le British Film Institute et Rank Film Distributors, qui avaient déjà utilisé les meilleures technologies de l’époque, a servi de base à ce fastidieux travail qui s’est étalé sur près de trois ans, entre l’automne 2006 et le printemps 2009. L’UCLA Film & Television Archive s’est appuyé directement sur les négatifs originaux de la caméra Technicolor trichrome utilisée à l’époque lors du tournage du film. Mise au point en 1932 par Herbert Kalmus, cette caméra gérait trois positifs noir et blanc, l’un sensible au rouge, un autre au vert et le dernier au bleu, le tout en traîné en synchronisme parfait. Le tirage final nécessitait un grand soin afin que les images soient exactement superposées sur la copie. A l’instar d’Autant en Emporte le Vent et Chantons sous la Pluie, Les Chaussons Rouges fait partie des films emblématiques de l’Age d’Or du Technicolor.


La technologie numérique s’est avérée indispensable pour venir à bout, et de manière exhaustive, de toutes les attaques du temps et c’est Warner Bros. Motion Picture Imaging et Prasad Corporation Ltd. qui ont assuré la numérisation de plus de 579 000 photogrammes issus des 3 bandes négatives. Il a fallu corriger plan par plan les nombreux défauts tels que les tâches, scintillements et autres griffures mais aussi les aberrations chromatiques, les inégalités de contrastes et même venir à bout de la moisissure qui avait commencé à entamer les bobines. L’intégralité du film a ensuite été reportée sur un internégatif Eastmancolor (procédé proche du Technicolor mais consistant à impressionner les trois couleurs de base sur une seule et même pellicule), sachant que chaque étape de la restauration a été effectuée en résolution 4K (4 096 pixels par ligne et de 2 160 pixels par colonne, soit environ 4 millions de pixels).

Un travail de titans réalisé dans un grand respect des choix artistiques de Powell, et dont nous pourrons découvrir le résultat dès le 7 avril dans une sélection de salles grâce à Carlotta Films.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 6 avril 2010

Share.