Critique : ‘Morse’ (Let The Right One In), de Tomas Alfredson

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La nouvelle claque du cinéma fantastique nous vient de Suède. Morse réussit un pari audacieux, celui d’utiliser le mythe très codifié des vampires pour se pencher avec réalisme sur la transition douloureuse entre l’enfance et l’adolescence. Revisitant un genre populaire sans pour autant le détourner, le cinéaste Tomas Alfredson adopte un style de mise en scène d’une sobriété qui n’a d’égale que sa précision et son pouvoir de suggestion, tant pour saisir les sentiments de ses personnages que pour traduire la sauvagerie des meurtres sanglants. Baigné dans un univers où règnent une obscurité froide et une véritable misère affective, Morse raconte une histoire d’amour d’une tendresse et d’une innocence rares, distillant avec délicatesse une émotion qui s’insinue durablement en vous. Un film d’une singularité, d’une force et d’une poésie telles qu’il risque bien de faire une petite révolution.

A l’origine de Morse, il y a le roman Let The Right One In, best seller de John Ajvide Lindqvist qui signe aussi le scénario du long métrage. L’auteur avait déjà reçu de nombreuses propositions d’adaptation en provenance des quatre coins du monde, à commencer par les pays scandinaves mais aussi les Etats-Unis. C’est finalement Tomas Alfredson, cinéaste suédois avant tout connu localement pour ses réalisations télévisuelles, qui met la main sur le projet. Intitulé Let the Right One In pour le public l’international, Morse fait rapidement le tour du monde par le biais des festivals, provoquant un buzz et raflant au passage un grand nombre de prix, à Fantasia comme à Sitges ou encore à Neûchatel. Un engouement amplement mérité pour un film qui sort véritablement de l’ordinaire.

On l’aura compris dès les premières images, Morse n’est pas un film de vampires comme les autres. Pas plus qu’il ne ressemble à aucun drame psychologique ou aucune romance vue auparavant. Inclassable, l’oeuvre de Tomas Alfredson repose sur un pari risqué, celui de confronter une esthétique très sobre de film d’auteur avec les codes d’un mythe directement issu d’un cinéma d’horreur dans la veine populaire et habituellement propice à tous les excès. Un parti pris original qui ne fait pas pour autant de Morse un monument de glauque à la manière de La Sagesse des Crocodiles. Car en dépit des meurtres qui se succèdent dans l’univers glacial de cette petite banlieue de Stockholm, Morse est aussi un film empreint d’une grande puissance émotionnelle.

Ce qui rend l’expérience aussi forte, c’est certainement le choix de son point de vue. C’est l’histoire d’Oskar (Kåre Hedebrant), un enfant solitaire de 12 ans qui rencontre des difficultés à communiquer avec sa mère et qui subit au quotidien des persécutions de la part de ses camarades de classe.

La première partie du film est imprégnée d’une pénétrante monotonie et d’une indicible tristesse, celle d’un enfant dont la vie n’offre aucune perspective. Habitué à encaisser les coups sans rien dire, défoulant au couteau son agressivité latente sur des victimes imaginaires, Oskar se trouve bloqué dans cette période floue et douloureuse de transition entre l’enfance et l’adolescence. Mais l’arrivée d’Eli (Lina Leandersson) dans l’appartement voisin va bouleverser son monde. Avec cette fille étrange qui semble frappée par une cruelle malédiction va se créer un lien, une amitié qui va progressivement l’aider à relever la tête.

Morse fait partie de ces films à la fois dépaysants et universels qui, par les moyens les plus inattendus, notamment ce mélange de genres inhabituel, éveille des sentiments familiers. Une sorte de nostalgie de l’enfance, à la fois mélancolique et réconfortante, qui s’insinue peu à peu.

Offrant différents niveaux de lecture puisque les événements extérieurs peuvent être mis en relation avec le parcours intérieur d’Oskar, Morse émeut avant tout par son histoire d’amour, d’une innocence qui tient tout autant à l’âge des personnages qu’à la simplicité de leurs échanges. Là où une production hollywoodienne se serait complu dans une romance aseptisée (une pensée furtive pour le récent Twilight, qui part d’un postulat similaire, la poésie en moins), Alfredson ne recherche nullement l’effet lyrique, encore moins la pose, et préfère travailler subtilement ses cadrages et son ambiance sonore, collant au plus près des émotions d’Oskar et d’Eli avec une pudeur et une sensibilité à fleur de peau. Interprétées avec naturel par les deux jeunes comédiens (mention à Lina Leandersson, très douée), les scènes intimistes partagées par les deux enfants sont traversées par des sentiments très purs et entrent en contraste de manière saisissante avec la rudesse de l’environnement enneigé qui les entoure, avec la misère affective qui semble régner dans le monde des adultes.

lettherightonein_04Le choix d’une identité visuelle reposant sur une palette de tons peu étendue et d’une mise en scène tout en retenue, dont aucun élément ne paraît avoir été choisi au hasard, confère un véritable impact à la moindre effusion de sang. Certaines séquences de Morse s’avèrent impressionnantes alors qu’elles reposent sur très peu de choses, si ce n’est des maquillages et des effets spéciaux quasi invisibles. Preuve qu’il n’est nul besoin d’en faire des tonnes avec des moyens tape-à-l’œil pour frapper les esprits. Qu’il s’agisse des attaques des victimes se déroulant presque toujours devant témoin, de la séquence de combustion spontanée remarquablement réalisée, ou même d’un simple coup de bâton reçu par un enfant et filmé en plan large, jamais l’intrusion de la barbarie ne paraît anodine.

La violence sourde rencontrée au quotidien par Oskar se superpose de manière très signifiante à celle, beaucoup plus explicite et très métaphorique, des meurtres sauvages perpétués par le vampire, dont le caractère bestial est appuyé par des jeux subtils sur les effets sonores (respiration animale, bruits de succion).

Sur le plan du rythme, Morse comporte bien une ou deux petites faiblesses, paradoxalement dues à des coupes trop précipitées à la fin de certaines séquences. Un défaut négligeable comparé à l’émotion qui se dégage de cette histoire singulière, une émotion précieuse qui vous hante et vous tenaille durablement. Véritable claque, Morse risque fort de faire une petite révolution dans l’approche du thriller horrifique, en plus de révéler un réalisateur avec lequel il va falloir compter dans les prochaines années.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 28 novembre 2008

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