OST. ‘Inception’ : quand la musique sublime l’action

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Si comme nous vous n’avez pas résisté à retourner plusieurs fois voir Inception de Christopher Nolan, thriller d’action futuriste qui a attiré près de 2,2 millions de spectateurs français en deux semaines, vous aurez sans doute remarqué le rôle prépondérant que joue la composition musicale de Hans Zimmer dans la narration et dans la portée émotionnelle du métrage. Alors qu’il partageait l’affiche avec James Newton Howard sur Batman Begins et The Dark Knight, Hans Zimmer est cette fois seul crédité au générique d’Inception. Et le moins que l’on puisse dire est que le compositeur de Gladiator se surpasse, signant l’une de ses plus belles partitions à ce jour et certainement la bande originale la plus marquante de l’année.

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Il suffit de réécouter les arrangements étranges et imprévisibles lors des interventions du Joker dans The Dark Knight ou même les morceaux tendus de Frost/Nixon pour réaliser à quel point le style de Hans Zimmer a évolué depuis les valses guerrières qui accompagnaient avec prestance l’action de Gladiator. Le compositeur semble s’orienter vers un style plus expérimental, moins lyrique, mêlant aux instruments acoustiques des synthés entêtants pour créer des ambiances toujours plus sophistiquées. A la réflexion, on pouvait déjà déceler des effets similaires dans les morceaux planants interprétés par Lisa Gerrard dans le mémorable péplum de Ridley Scott. Quoiqu’il en soit, cette évolution vers un style plus hybride se confirme pleinement dans l’OST d’Inception qui nous offre un concert de sons particulièrement atmosphérique et d’une incroyable unité, dans lequel se fond merveilleusement la guitare de Johnny Marr, le guitariste du groupe The Smiths invité spécialement par Zimmer pour l’occasion.

Qu’il s’agisse de la montée en puissance des violons et des cuivres dans Dream is Collapsing ou des subtils effets d’ambiance d’Old Souls, les moments de bravoure sont légion dans cette partition qui atteint une osmose parfaite avec le langage cinématographique de Christopher Nolan. Hans Zimmer installe dès les premiers morceaux un certain nombre de thèmes, mais ces derniers, tous en mineur, s’avèrent bien souvent prendre la forme d’une simple phrase musicale plutôt que d’une mélodie à part entière. Ainsi, avec ses quelques notes chuchotées aux accents nostalgiques, le premier morceau, Half-Remembered Dream, s’imprègne immédiatement d’une mélancolie qui habitera toute la composition – une introduction qui donne cependant le temps d’une quinzaine de secondes la parole aux cuivres, créant immédiatement un effet de va-et-vient entre le caractère intimiste du film et l’échelle ambitieuse des scènes d’action.

Hans Zimmer associe dès lors au personnage de Cobb (Leonardo DiCaprio) un motif musical triste et répétitif évoquant le sentiment de perte issu de la disparition de Mall (Marion Cotillard) mais aussi l’incapacité du héros à accepter cette perte. Cette phrase musicale, qui pourrait tout aussi bien se répéter à l’infini (comme dans Time, dernier titre de l’album marquant le point d’orgue du film), on la retrouvera dans plusieurs morceaux, notamment dans Paradox : la mélodie trouvera sa conclusion lorsque le héros parviendra enfin à faire le deuil de Mall. On la retrouvera aussi entre autres dans Dream Within a Dream sous une forme différente, créatrice de suspense et plus seulement d’émotion.

Autre thème évoquant le personnage de Mall, Old Souls mêle la guitare de Johnny Marr, tout en sobriété, à quelques notes de piano et d’un synthé aux accents jazzy. On pense à l’atmosphère dépressive de certains morceaux réalisés par Vangelis pour Blade Runner il y a presque trente ans. En plus d’être repris dans Waiting For A Train pour exprimer l’ultime confrontation entre Cobb et Mall, ce thème revient de manière furtive à plusieurs reprises au cours de la composition, tel un écho douloureux, une réminiscence venue hanter le récit musical, tout comme la vision des enfants apparaît de manière impromptue dans le film. A ce titre, là où la plupart des blockbusters hollywoodiens font un emploi purement illustratif de la musique, le film de Christopher Nolan l’utilise comme élément narratif à part entière et comme liaison entre les différents niveaux de compréhension du récit.

Toute l’élégance de la musique d’Inception réside dans ce mélange constant des thèmes mélancoliques renvoyant à l’histoire personnelle de Cobb aux envolées qui accompagnent les séquences d’action. Ce mélange s’opère notamment dans 528491, associée au personnage de Robert Fischer (Cillian Murphy) et à sa relation avec son père, et qui joue d’abord sur le registre de l’émotion avant de décoller et de s’accélérer (le thème entonné par les violons sera repris dans une version lente et triste dans Paradox) et de s’achever par des cuivres imposants.

Mais c’est surtout dans Dream Within A Dream que l’on ressent la fusion entre l’action et le parcours intérieur de Cobb – puisque, au bout du compte, il s’agit avant tout de lui dans cette histoire. Le morceau débute comme une réinterprétation du superbe Dream Is Collapsing par quelques notes de guitare suivies d’une montée en puissance des violons et des cuivres. La suite mêle les motifs musicaux mis en place dans Old Souls et Half-Remembered Dream pour gagner en ampleur, tandis que la guitare de Johnny Marr vient accompagner plusieurs actions simultanées : le retour de Cobb avec Ariadne (Ellen Page) dans l’univers onirique que le héros avait imaginé avec sa femme, mais aussi les déboires d’Eames et de Saito avec les militaires un niveau de rêve au-dessus, ainsi que les exploits d’Arthur (Joseph Gordon-Levitt) en apesanteur dans la cage d’ascenseur.

Tandis que le film atteint l’un de ses temps forts en matière de suspense, la musique de Hans Zimmer ouvre ainsi la porte vers une compréhension de l’action à un niveau plus sensible : plus que jamais, le casse de l’équipe de Cobb apparaît comme une expression de son cheminement psychologique. Dans Waiting For A Train aussi, l’action et le drame sont plus que jamais en osmose, notamment lorsque se fait entendre la voix d’Edith Piaf, annonçant un retour en force des violons et des cuivres. Pour l’anecdote, lorsque Marion Cotillard a été associée au rôle de Mall, Christopher Nolan a voulu supprimer Non, je ne regrette rien de la bande son et chercher une autre chanson, de peur que la référence à La Môme ne paraisse trop grossière, et c’est finalement Hans Zimmer qui l’a convaincu de rester sur son idée première.

Véritable réussite du genre, la musique d’Inception est à l’image du film, à la fois immersive, riche et captivante. Elle assure l’unité du récit comme si le réalisateur Christopher Nolan et le compositeur Hans Zimmer nous parlaient d’une seule voix, en s’adressant à la part sensible du spectateur. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles l’expérience Inception gagne en intensité à chaque visionnage.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 11 août 2010

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