‘The Dark Knight’ au format IMAX, une autre expérience

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Projetées avec un matériel classique, les scènes d’action de The Dark Knight faisaient déjà preuve d’une précision et d’une fluidité exceptionnelles mais ne paraissaient pas nécessairement révolutionnaires, comme nous le précisions dans notre critique suite à la projection de presse. Au format adapté, c’est-à-dire sur un grand écran IMAX, les partis pris de réalisation de Christopher Nolan pour envisager et filmer l’action prennent soudainement tout leur sens. Bien entendu, nous ne pouvions nous permettre de passer à côté de cette expérience.

> Lire la critique de The Dark Knight de Christopher Nolan

Depuis 2002, un certain nombre de blockbusters américains sont projetés au format IMAX (pellicule 70 mm 15 perforations) dans les cinémas équipés. De Apollo 13 à Kung Fu Panda, en passant par Matrix 2 et 3, Spider-man 2, Superman Returns, les trois derniers Harry Potter ou encore La Légende de Beowulf, le gonflage réalisé au moyen du procédé IMAX DMR (IMAX pour Image Maximum, DMR pour Digital Re-mastering) remporte de plus en plus de succès à travers les quelques 280 salles IMAX ouvertes dans une quarantaine de pays.

Avec The Dark Knight, le format créé par les Canadiens Graeme Ferguson, Roman Kroiton, Robert Kerr et William C. Shaw franchit un pas supplémentaire dans sa conquête du 7e art : pour la première fois dans un long métrage de fiction, des scènes ont été entièrement tournées avec des caméras IMAX. Il ne s’agit donc plus seulement d’une conversion réalisée a posteriori pour mettre le film à niveau mais bel et bien d’une pénétration directe de l’IMAX au stade de la production d’un film, pour un résultat déjà perceptible sur un écran traditionnel mais surtout visible dans une salle adaptée au format.Comme d’habitude, la France est à la traîne en matière d’équipement et il nous a donc fallu nous rendre jusqu’au Parc Disneyland Resort Paris où se trouve le Gaumont Disney Village, seul cinéma en région parisienne disposant de salles IMAX (NDLR: depuis la rédaction de l’article, une autre salle a ouvert à Ivry-sur-Seine, le cinéma Pathé Quai d’Ivry), pour redécouvrir The Dark Knight dans des conditions optimum. Place aux impressions à chaud puisque le résultat surpasse toutes les attentes. Les scènes d’action du chef d’œuvre de Christopher Nolan peuvent réévaluées à la hausse pour être enfin appréciées à leur juste valeur, conférant littéralement au film une nouvelle dimension.

Tourner des scènes en IMAX représentait bien entendu un défi énorme, tant sur le plan technique qu’artistique. Il fallait d’une part gérer la partie matérielle puisque les caméras IMAX sont bien plus imposantes que les caméras 35mm, en plus d’être extrêmement bruyantes, d’où le choix du cinéaste de ne pas tourner l’intégralité du film dans ce format. Pour effectuer les mouvements de caméra spectaculaires des scènes d’action, Christopher Nolan et son directeur de la photographie Wally Pfister ont fait appel à la société Ultimate Arm, créatrice d’une grue télécommandée à mouvement gyroscopique, dont le bras a été renforcé pour supporter le poids de la caméra IMAX.

Mais les enjeux liés à ce format ont aussi un impact sur les choix artistiques, comme l’explique Wally Pfister : « La taille et le poids de la caméra IMAX n’étaient pas les seuls paramètres à prendre en considération. La composition des plans change du tout au tout en raison de l’ampleur accrue du champ. Il faut donc centrer davantage l’action pour capter le regard du spectateur. Le point est plus délicat à tenir, du fait de la réduction de la profondeur de champ. Il faut aussi trouver des astuces pour cacher les projecteurs, tant sur les côtés qu’en haut et en bas du cadre« . Cette nouvelle manière d’envisager l’action apparaît déjà dès la scène du braquage au début du film, tournée entièrement en IMAX, où le cadre prend presque constamment appui sur l’un des personnages. Sur un écran traditionnel, la scène reste efficace mais peut donner l’impression d’un léger manque d’ampleur dans la gestion de l’espace. Sur un écran IMAX, nous nous retrouvons littéralement immergés au cœur de l’action aux côtés du Joker et de ses complices et l’ensemble gagne en impact. Mais le plus impressionnant reste à venir.

La volonté d’immersion semble avoir guidé les choix artistiques de Nolan lors du tournage des séquences les plus mouvementées, à commencer par les réussites que sont celle du kidnapping de Lau à Hong Kong et l’extraordinaire course-poursuite nocturne dans la ville. Des moments déjà très convaincants sur un écran traditionnel mais qui, au format IMAX, font vivre une expérience visuelle et sonore mémorable.

Ainsi, les fabuleux plans aériens sur Gotham City et Hong Kong prennent une dimension titanesque, ne serait-ce qu’en raison de l’ampleur induite par les dimensions de l’écran lui-même (26mx15m). Nous restons encore sous le choc de cette plongée de Batman du haut du building hongkongais, un plan visuellement sublime et qui donne véritablement le vertige de par la perception accrue de la profondeur du décor, lui-même filmé qui plus est selon un axe vertical (un axe rarement utilisé au cinéma). Même chose lors de l’envol de Batman et Lau tractés par un hélicoptère : sensations garanties.

Mais l’expérience la plus inoubliable reste la course poursuite dans la ville lors du transfert de Harvey Dent vers la prison centrale, une séquence dont le rythme va crescendo pour atteindre des pics démentiels lors des interventions de la fameuse Bat Pod (ou Batmoto dans la traduction française). Premier constat, la très haute résolution de l’image (les copies ont été tirées à partir d’un master de post-production encodé dans une résolution de 8000×6000 pixels) trouve immédiatement son intérêt : le piqué s’avère d’une précision incomparable et l’esthétique de l’œuvre trouve une splendeur nouvelle grâce à la méticulosité de l’étalonnage. Second constat, chaque débris et éclat de verre voltigeant ça et là se détache avec un relief inédit, pour un résultat particulièrement bluffant à l’écran.

A y bien regarder, les affiches promotionnelles du film (notamment celle du Joker – ci-dessous – et celle dévoilant la Bat Pod) communiquaient déjà visuellement sur cet aspect. « Tourner en IMAX est un énorme bonus. », commente le chef décorateur Nathan Crowley. « On découvre des détails auxquels on ne fait pas attention d’ordinaire car ils sont le plus souvent bord-cadre. C’est ce qui nous a incités à multiplier les plafonds et les planchers rutilants, sachant qu’ils seraient dans le champ. Mais il a fallu aussi veiller à une finition irréprochable, car chaque défaut, chaque petit grain de poussière devenait visible !« .

Autre constat dans cette course-poursuite hallucinante, la perception accrue de l’espace permet au spectateur de prendre davantage conscience des proportions des objets les uns par rapport aux autres (tel que les voitures par rapport à l’immense camion qui effectue une sorte de saut périlleux). De par l’utilisation judicieuse des lignes de perspective et de la profondeur de champ, la sensation de vitesse se voit elle aussi encore mieux restituée, ce qui provoque là encore quelques vertiges. A ce titre, on remarque que Batman sur sa Bat Pod (les deux semblent avoir littéralement fusionné pour former une même forme noire en mouvement) est régulièrement pris comme point de référence pour les yeux du spectateur. Ce repère évite l’impression de désordre qui aurait pu résulter d’un trop plein de mouvements à l’écran.

D’une clarté inédite, le son multicanal est lui aussi largement mis à contribution, l’intervention régulière du son aigu de la Bat Pod associé aux basses émises par les impacts et explosions ayant un effet stimulant conférant à la scène un caractère particulièrement jouissif – un procédé bien connu, l’alliance de graves et d’aigus faisant imperceptiblement accélérer les battements du cœur chez le spectateur.

Seul défaut inhérent au format, la présence de temps à autres à l’image de zones floues, notamment sur les plans montrant Harvey Dent à l’intérieur du camion. Un espace trop réduit par rapport aux dimensions de la caméra ? Ces plans restant minoritaires, la scène n’en souffre pas franchement et cette imperfection ne constitue jamais une entrave à la montée d’adrénaline qui s’opère inévitablement.

The Dark Knight comporte environ 45 minutes de bobine tournées avec des caméras IMAX. Il s’agit bien entendu en majeure partie des scènes d’action, mais aussi de quelques plans disséminés tout au long du film, à commencer par les grands angles sur la ville ou encore les images faisant intervenir une foule de figurants (le discours du maire de Gotham City, les scènes de panique dans les rues, la conférence de presse donnée par le Lieutenant Gordon, etc.), ou simplement de plans laissant une empreinte particulière, tel que celui où le Joker, au volant d’une voiture, sort la tête de la voiture pour laisser le vent fouetter son visage. On identifiera ces plans sans trop de difficulté, non seulement parce qu’ils affichent une profondeur et un piqué supérieurs mais aussi parce que le format de l’image projetée se modifie légèrement, laissant apparaître une bande noire en bas de l’écran dès lors que l’on repasse aux séquences tournées au format traditionnel.

Pour la version originale, à laquelle nous avons assisté, le bât blesse légèrement du côté des sous-titres, ces derniers paraissant un peu transparents lors des séquences filmées en 35mm et retrouvant leur netteté sur les plans IMAX. En outre, l’écran étant d’une taille très importante et les sièges situés en hauteur, une lecture trop assidue du texte implique le risque de passer en partie à côté l’image. Cela dit, les scènes d’action ne comportent pas trop de dialogues et pour les personnes ayant un niveau d’anglais correct, les sous-titres ne représentent qu’un support et le désagrément reste donc mineur.

Quoiqu’il en soit, qu’il s’agisse de cette course poursuite anthologique évoquée plus haut, des virées nocturnes de Batman à Hong Kong ou encore du climax jouant sur les changements d’échelle, les scènes d’action de The Dark Knight gagnent grandement à être vues au format IMAX, le travail visuel et sonore étonnant réalisé par l’équipe de Christopher Nolan pouvant enfin être apprécié à sa juste mesure. Et puis, les passages d’un format de tournage à l’autre se font sans heurt et ne distraient nullement du film lui-même.

L’expérience n’empêche ainsi en aucun cas d’apprécier l’immense qualité d’écriture du scénario et des personnages, la prestation déjà culte de Heath Ledger, l’interprétation très humaine de Batman/Bruce Wayne par Christian Bale, la noirceur du tableau d’un Gotham City en proie à des enjeux sécuritaires très ancrés dans le monde actuel.

Les Américains ont pu profiter de The Dark Knight au format IMAX dans 94 salles équipées aux États-Unis, pour un premier week-end record de 6,3 millions de dollars (sur les 158,4 millions comptabilisés au total), soit près de 4% des recettes. A la quatrième semaine, ce pourcentage atteignait les 7%, preuve incontestable du succès du format auprès du public. En revanche, les Français sont un peu moins chanceux, surtout s’ils n’habitent pas en région parisienne. En effet, la salle 11 du Gaumont Disney Village est actuellement la seule et unique salle en France à disposer de plateaux IMAX suffisamment grands pour supporter un film de 2h30 – sachant qu’un film de 90 minutes implique déjà une longueur de 22 kilomètres de pellicule IMAX.

Pour information, The Dark Knight y est actuellement projeté en version française et un peu plus rarement en version originale, cette dernière bénéficiant néanmoins d’horaires très accessibles (en début de soirée). Reste à espérer que le format de projection IMAX, encore très cher à exploiter, se démocratisera dans les années à venir…

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 17 août 2008

> Lire la critique d’Inception, de Christopher Nolan

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