‘1 Night 2 Days’, ‘Grandpas Over Flowers’… Les bonnes émissions de téléréalité existent !

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Imaginez-vous une téléréalité avec des participants âgés de 70 à 80 ans qui voyagent aux quatre coins du monde ? Les Coréens ont osé. Lancée en 2013 par la chaîne câblée tvN, Grandpas Over Flowers est l’une des téléréalités les plus attachantes depuis l’avènement du genre. La chaîne américaine NBC est visiblement convaincue puisqu’elle en prépare une adaptation : selon Variety, Better Late Than Never sera tourné en Asie début 2015.

Si elles n’ont pas échappé à la téléréalité trash, les chaînes coréennes, ou du moins certains talents, ont développé en parallèle une autre manière d’exploiter le format, qui s’exporte en Asie et intéresse à présent l’Occident. Un nouveau souffle pour nos programmes ?

Un espoir pour la téléréalité

Pour le moment, rien à signaler en France.
Entre les romances à l’eau de rose chez les agriculteurs, le quotidien préfabriqué de starlettes ou les prises de bec et coucheries d’analphabètes dans des lofts en plastique, nos téléréalités tendent plutôt à repousser les limites de la vulgarité, ou à défaut, de la niaiserie.

A chacun ses plaisirs coupables et il ne s’agit pas de juger les amateurs du genre. Mais à défaut de condamner, on ne peut que constater le manque d’imagination et les valeurs contestables de ces programmes. Et puis, à force de filmer des psychodrames entre anonymes comme dans le dernier épisode de Koh Lanta, ne perd-on pas de vue que la télé, tout comme l’art dramatique, est un métier ?

Les Coréens ne sont pas épargnés. En témoigne la téléréalité Jjak (SBS), déprogrammée en mars dernier après le suicide d’une candidate, et qui n’a pas été relancée à ce jour (au contraire de Koh Lanta). On découvre aussi des émissions calamiteuses à la Relooking Extrême (Let Me In), et bien sûr la panoplie habituelle de télécrochets (The Voice of Korea, Korea’s Got Talent, etc.) profitant de castings à bas coût sous couvert de révéler des talents.

Pourtant, la télé coréenne possède aussi des atouts qui redonnent espoir quant à l’avenir de la petite lucarne. Et tenez-vous bien, ces atouts nous viennent de la téléréalité ! Oui, mais pas n’importe laquelle : une téléréalité optimiste, qui donne la pêche et prône de vraies valeurs.

Fini les ambiances malsaines

De Grandpas Over Flowers à 1 Night 2 Days, ces bonnes téléréalités coréennes sont animées par des professionnels de la télé et/ou du showbiz. Un aspect qui change la donne.

Là où les anonymes ne sont que des cobayes, les pros participent au développement créatif des émissions, qui s’intègrent dans leur plan de carrière. Ajoutons que les anonymes sont dénués de pouvoir, voire vulnérables socialement, et parfois prêts à perdre leur dignité pour réussir, ce qui en fait des proies idéales pour des businessmen peu scrupuleux. Au contraire, les animateurs influents connaissent les producteurs et disposent d’un arsenal juridique en cas d’abus.

L’autre nécessité est à ce titre d’abolir l’enfermement prolongé. Tournés une fois par semaine maximum, les exemples évoqués ci-après permettent aux animateurs de continuer leur carrière mais aussi de souffler. Finis les psychodrames et ambiances malsaines. La télé retrouve sa vocation : le divertissement.

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« Infinite Challenge » : les humoristes s’emparent du format

L’émission pionnière du genre débute en avril 2005 et s’intitule Infinite Challenge (MBC), Muhan Dojeon pour les intimes (ou MuDo). La distribution est composée d’une bande de comédiens et humoristes menée par l’animateur Yoo Jae Suk (Running Man).

Infinite Challenge est alors la première émission coréenne à mettre en scène des défis non scénarisés, impliquant parfois des personnes rencontrées dans la rue ou au contraire des invités de marque. Allant de la formation d’une équipe de catch à la tentative d’infiltrer un défilé de mode, les défis sont souvent absurdes et virent inévitablement à la farce teintée de satire sociale.

Plus proche d’un variety show que d’une pure téléréalité, le programme tend à s’en rapprocher avec les années, même s’il mise toujours sur les talents d’improvisation de ses animateurs, qui s’autorisent parfois des entorses avec des sketches semi-préparés. Pour l’anecdote, ces trublions font tous une apparition dans le clip de « Gentlemen » de PSY.

Le phénomène « 1 Night 2 Days »

Lancée en 2007 par la chaîne publique KBS et aujourd’hui disponible sur la chaîne web KBS World, 1 Night 2 Days (parfois traduit 2 Days & 1 Night) initie une vague de téléréalités tournées vers les zones rurales. Dans sa première mouture (jusqu’à 2011), le show est mené par Kang Ho Dong, ancien champion de lutte de plus de 100 kg et personnage phare de la télé coréenne.

Le concept repose sur une idée forte : montrer la Corée aux Coréens. Chaque semaine, les animateurs se rendent avec un budget minimaliste quelque part dans le pays, aussi bien sur des lieux touristiques que dans des villages perdus dans la campagne profonde. Le but est de donner envie aux spectateurs de découvrir les richesses insoupçonnées des zones rurales. En quelques mois, 1 Night 2 Days devient un phénomène, dépassant souvent les 30% de parts de marché.

Tournant dans les conditions les plus précaires, les animateurs relèvent tout un tas de défis avec les moyens du bord afin de mériter leurs repas et leur budget. Le soir venu, ils se livrent au « Bok-Bul-Bok », jeu de hasard destiné à répartir ceux qui dormiront sous un toit et ceux qui dormiront dehors sous une tente – même si c’est l’hiver !

Ils effectuent aussi à l’occasion des travaux pour les habitants, se muant en assistants-pêcheurs, livreurs de poissons au marché ou même les pompistes (vidéo ci-dessus). L’idée répond à une attente identifiée du public : voir ses stars descendre de leur piédestal et expérimenter la vie du citoyen lambda – exactement l’inverse de nos téléréalités, où des personnes lambda se prennent pour des stars.

Avec son esprit de camaraderie plein d’autodérision, 1 Night 2 Days a popularisé le concept de la bande de potes en voyage, maintes fois repris à la télé coréenne. On s’attache beaucoup aux animateurs, qui ont chacun leur petit caractère et leur côté farceur, et le montage insuffle un ton délicieusement décalé à l’émission. Outre le réalisateur Na Young Seok, dont le comportement totalitaire est à prendre au second degré, les techniciens, scénaristes ou encore les managers ou même le chien qui accompagne l’équipe sont parfois mis à contribution pour faire le show ! Au-delà de l’humour, on retient aussi de cette émission un contact très authentique et parfois touchant avec la population.

S’il fallait adapter les téléréalités coréennes, 1 Night 2 Days serait à la fois la plus facile et la plus difficile à faire chez nous. Facile car le concept est aisément transposable et nécessite peu de moyens. Difficile car cet esprit bon enfant a déserté nos chaînes et que nous n’avons pas en France, à l’heure actuelle, d’animateurs aussi audacieux et nature que Kang Ho Dong. Imaginez-vous Arthur ou Cyril Hanouna jouer les livreurs, même pour une heure ?

Family Outing : entre téléréalité et sitcom déjanté

Fort de son succès, 1 Night 2 Days fait vite des émules : entre 2008 et 2009, la chaîne SBS produit Family Outing, mené par l’animateur Yoo Jae Suk.

A chaque épisode, les sept membres permanents et leur invité se rendent au domicile d’agriculteurs, fermiers ou pêcheurs partis en week-end aux frais de la chaîne. Souvent très pauvres, ils n’ont jamais l’occasion de prendre des jours de repos à cause de leur activité. Pendant ce temps, la « famille » fait tourner la baraque en effectuant les travaux requis par les propriétaires, le tout entrecoupé de pauses ludiques délirantes.

Les relations truculentes entre les personnages, parmi lesquels la chanteuse à succès Lee Hyori, constituent le point fort de ce show addictif, qui prend parfois des allures de sitcom déjanté.


Family Outing Ep35 Morning Challenge

Grandpas Over Flowers : les seniors séduisent les jeunes

Lancé en 2013 sur la chaine tvN et réalisé par Na Young Seok, Grandpas Over Flowers (en référence au drama Boys Over Flowers) laisse de côté les jeux si chers aux émissions coréennes et centre son sujet sur le voyage. Cette téléréalité originale entend rappeler que les seniors peuvent avoir le goût de l’aventure, une bonne dose d’énergie et une grande capacité d’adaptation.

Accompagnés d’une équipe télé réduite, quatre acteurs vétérans âgés de 70 à 79 ans partent avec leur sac à dos faire du tourisme à l’étranger. Habitués au confort, ils devront loger dans des hôtels modestes et faire face aux situations sans assistants. Ou presque car ils sont accompagnés par un acteur plus jeune (Lee Seo Jin, 43 ans) qui maîtrise l’anglais et fait office de porteur.

C’est la France qui ouvre le bal des destinations, suivie de la Suisse et de l’Allemagne. Au menu dans la capitale, visite du Louvre et du Château de Versailles, dégustation de croque-monsieur en terrasse mais aussi galère dans le RER A ! La magie opère : ces seniors au look moderne se révèlent spontanés, drôles et attachants. Grandpas Over Flowers parvient aussi à faire de la pure téléréalité (caméras dans les chambres, conversations de petit déj’, etc.) tout en préservant l’intimité et la vie privée des participants.

Succès surprise auprès des jeunes, alors qu’elle n’est diffusée que sur le câble, l’émission Grandpas Over Flowers connaît une saison 2 qui mène les grands-pères à Taïwan et une saison 3 tournée en Espagne. La chaîne chinoise DragonTV a déjà réalisé début 2014 une adaptation qui se déroule en France. Il existe aussi en Corée une version féminine du concept, intitulée Noonas Over Flowers.

En France, tout reste encore à faire

L’émergence dans les années 2000 de ces programmes, dont la narration est l’un des points forts, va de pair avec l’arrivée, à la télévision coréenne, de créatifs qui ont pu compter sur des animateurs prêts à prendre des risques.

Au contraire de Benjamin Castaldi qui se contente de présenter les téléréalités, ou des chroniqueurs de « Touche Pas A Mon Poste » qui la critiquent du bout des lèvres, Yoo Jae Suk et Kang Ho Dong n’ont pas hésité à plonger dedans pour s’en approprier les codes et développer une nouvelle forme d’émission, hybride entre la téléréalité, le reportage et le variety show. Et ce, tout en continuant par ailleurs à animer des talk-shows.

Et si nos animateurs se secouaient un peu pour prendre en mains cette téléréalité française à la dérive ? Tout reste à faire pour tirer parti du format. Cela suppose bien sûr des ambitions plus originales que de former des couples factices ou filmer des minettes en petite tenue. Et cela suppose des animateurs plus culottés, plus humbles, prêts à aller sur le terrain.

A travers ces émissions coréennes se dessine un angle intéressant : le voyage, promesse d’événements imprévisibles, de rencontres et de décors variés. Difficile de dire si Better Late Than Never, la version américaine de Grandpas Over Flowers, saura restituer le ton plein de tendresse et d’humour du programme d’origine, ou si de vraies stars oseront se mouiller, mais on est curieux du résultat. Une version française à l’horizon ?

Elodie Leroy

Article publié sur Le Plus (L’Obs) le 20 septembre 2014 sous le titre « Exit Secret Story : les bons programmes de téléréalité existent ! la preuve en Corée« 

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