Le réalisateur de Yadang: The Snitch nous dit tout sur la genèse particulière de son film, le choix de ses acteurs et sa vision du cinéma.
C’est le deuxième plus gros succès coréen de l’année 2025, devant Mickey 3D de Bong Joon Ho et No Other Choice de Park Chan Wook. Avec Yadang: The Snitch, le réalisateur Hwang Byeong Guk a frappé un grand coup, s’imposant immédiatement parmi les réalisateurs les plus en vue de Chungmuro. Il remportait d’ailleurs le prix du meilleur réalisateur au Buil Film Awards 2025 le 18 septembre dernier, tandis que le film recevait le prix du public à égalité avec Harbin de Woo Min Ho aux 30th Consumer Day KCA Culture & Entertainment Awards le 9 décembre.
Porté par la performance très vivante de Kang Ha Neul, Yadang: The Snitch raconte les mésaventures d’un indic qui travaille pour le compte d’un procureur ambigu. Le film dépeint avec beaucoup de réalisme et de sens du détail les relations complexes entre gangsters, procureurs, policiers et politiciens sur fond de trafic de drogue, tout en offrant un vrai divertissement teinté d’humour et émaillé de scènes d’action. A l’occasion de son passage au Festival du Film Coréen à Paris en novembre dernier, le réalisateur Hwang Byeong Guk a accepté de nous en dire plus sur les dessous de son film qui a été chaleureusement accueilli par les festivaliers.
StellarSisters : Comment vous est venue l’idée de Yadang: The Snitch ?
Hwang Beyong Guk : Je pense que l’idée de ce film m’est venue en 2021. Le 20 janvier 2020, la presse locale de Suwon a révélé que des officiers de police dealaient des stupéfiants. Cette affaire a permis au public de découvrir ce qu’était un indic dans le milieu de la drogue. Un indic n’agit pas dans la légalité, mais il n’est pas non plus dans l’illégalité. Je trouvais la position de cet individu situé entre les deux mondes vraiment intéressante.
Nous étions présentes à la session de questions réponses du film et nous avons été très intéressées le récit de votre préparation pour le film, notamment la manière dont vous vous êtes immergé dans le monde parallèle de la drogue. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J’ai d’abord effectué mes recherches dans la légalité. Je me suis renseigné auprès d’inspecteurs et d’officiers de police qui s’occupaient des affaires de stupéfiants. Puis en écrivant le scénario du film, je me suis dit que pour rassembler des informations sur ce milieu, je devais me rapprocher de personnes qui y étaient reliées. Pendant environ un an, j’ai donc contacté des dealers par le biais des réseaux sociaux, mais aussi des consommateurs de drogue. Même s’il s’agissait d’une préparation dans un univers très sombre et assez dangereux, je voulais tout de même approcher au plus près de la réalité du milieu de la drogue.
Dans le film, les seules personnes issues du monde « normal » sont les membres de la famille du policier. Cet angle d’approche était-il un choix de votre part ?
Le personnage de cet inspecteur qui a été enfermé à cause d’une affaire de drogue est tiré d’une histoire vraie. C’est une personne que j’ai rencontrée. Ces inspecteurs de police sont eux-mêmes complètement immergés dans ce monde : ils font donc un travail dangereux. Dans Yadang: The Snitch, ce rôle est incarné par l’acteur Park Hae Joon.
Nous connaissons l’acteur Kang Ha Neul depuis Misaeng en 2014, et nous avons vu sa carrière évoluer au fil du temps. C’est un acteur qui a l’air toujours très investi dans ses rôles. Pour incarner un personnage aussi ambigu que celui de Lee Kang Soo, quelles étaient les qualités d’acteur que vous recherchiez ? Il apporte beaucoup d’énergie au film avec son jeu d’acteur.
Oui (en français). On voit le film à travers le point de vue du personnage de Kang Soo. Il est sexy d’une manière virile mais il a aussi des yeux et un visage qui nous submergent complètement. Je pense que ces deux facettes m’ont poussé à le choisir.
De même, comment avez-vous choisi Yoo Hae Jin et Park Hae Joon ?
Tout d’abord, étant donné qu’ils sont dans une position de pouvoir, les procureurs se démarquent généralement par leur caractère et leur visage. La raison pour laquelle j’ai fait appel à l’acteur Yoo Hae Jin est que son visage évoque plutôt quelqu’un d’ordinaire. Il incarne ainsi l’ambition et l’avidité d’une personne lambda. Je n’insinue pas que Yoo Hae Jin ne ressemble à rien, mais son apparence a participé à mon choix. Concernant Park Hae Joon, je l’ai rencontré sur le tournage de Seoul Spring (ndlr : de Kim Seong Su), car j’ai moi-même joué un petit rôle dans ce film. Quand je l’ai vu, je me suis dit que même un homme pouvait tomber amoureux de lui. De plus, il joue vraiment très bien. Il m’a donc beaucoup marqué. C’est le premier acteur que j’ai eu en tête dès que j’ai lancé le casting.
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Nous avons découvert l’actrice Chae Won Bin dans le drama Doubt et nous l’avons trouvée très douée. Comment l’avez-vous choisie pour ce rôle assez difficile ?
Nous avons lancé une audition et recueilli au moins cent candidatures. Chae Won Bin faisait partie de ces cent personnes, mais elle s’est révélée être la seule qui a joué d’une manière différente des autres. C’est pour cela qu’elle m’a attiré. Dans le film, une scène en particulier requiert qu’on ait de l’empathie pour elle, qu’on soit plongé dans son histoire. Cette scène est aussi un moment décisif pour les personnages de Kang Ha Neul et Park Hae Joon qui décident alors de se venger. En conséquence, je ne voulais pas qu’elle soit une femme trop sexy, trop belle, et qu’on ne puisse pas s’identifier à elle. Je voulais qu’elle soit un peu plus normale, qu’elle dégage un autre type de charme que les actrices hautement féminines. Je l’ai vraiment choisie à cause de son jeu d’actrice.
Le film possède un ton particulier. Il comporte des scènes extrêmement violentes, mais cette violence est souvent contrebalancée par des petites touches d’humour. On pense notamment à la scène de bagarre dans le camion avec la scie électrique ou les scènes impliquant des gangsters pittoresques. Aviez-vous en tête ces ruptures de ton ?
Je ne suis pas de Séoul, mais de la campagne. Lorsque je suis venu à Séoul, je n’avais pas beaucoup d’amis, donc je me sentais très seul. Puis je suis allé au cinéma et j’ai vu E.T. l’extraterrestre (ndlr: de Steven Spielberg). C’est ainsi que j’ai découvert à quel point les films pouvaient rendre les gens heureux. J’aime particulièrement les films comme E.T. En faisant Yadang: The Snitch, même si le sujet était très lourd, j’ai ainsi voulu livrer des scènes avec un peu de comédie. Quand on rencontre ces gangsters dans la vraie vie, on imagine toujours qu’ils sont aussi sévères que dans les films, mais ce n’est pas du tout le cas. Ils sont également des personnes normales, ils mettent les gens à l’aise et font des blagues. Avez-vous déjà rencontré ce genre de personne ?
Non, jamais.
Lorsque j’ai rencontré ces gens, je les ai trouvés vraiment attentionnés et amusants. Quand on parle avec eux, ce n’est pas dans un climat de violence. Je voulais donc refléter cette réalité dans mon film en rendant ces personnages amusants. Je pense que ce qui me différencie des autres réalisateurs, c’est justement ce ton et ce genre de personnages.
Nous avons vu ces derniers temps quelques séries qui parlent du monde de la drogue, comme Connection sur SBS ou Gangnam B-Side sur Disney Plus, ce qui est nouveau dans les dramas. Cette tendance répond-elle à une préoccupation de plus en plus importante du public en Corée ?
Actuellement, il y a de grosses affaires de drogue. Ce phénomène prend vraiment de graves proportions. C’est sans doute pour cela que de nombreux films et de nombreuses séries abordent ce sujet. Je pense d’ailleurs que mon prochain film traitera encore du monde de la drogue, mais je souhaite cette fois parler de personnes qui côtoient la drogue dans leur quotidien. En Corée, même le fait de dealer de la drogue se pratique principalement au sein de la famille, du couple, entre frères ou frères et sœurs. Comme ce monde est très dangereux, les gens préfèrent se tourner vers des personnes de confiance qui peuvent garder le secret. Il y a donc des affaires de famille de ce type. Je trouve que ce sujet est très intéressant et j’aimerais donc le traiter dans mon prochain film.
On sent aussi dans le film qu’il y a une implication d’autres pays, que ce soit les États-Unis, la Chine ou même la Corée du Nord. Avez-vous fait des recherches sur cette dimension internationale ?
J’ai obtenu toutes ces informations par le biais d’une équipe qui enquête uniquement sur les affaires de drogue : c’est grâce à ces policiers que j’ai connu les détails de ce milieu.
Sur une note différente, nous avons vu votre film votre film Wedding Campaign dans les années 2000. Nous souhaiterions savoir quel souvenir vous gardez de ce film.
Il s’agit de mon tout premier film. C’est après avoir vu un documentaire sur l’Ouzbékistan que j’ai été amené à écrire le scénario et donc à produire le film. Wedding Campaign est vraiment le style de film que j’aime. C’est d’ailleurs mon film préféré parmi tous ceux que j’ai fait. J’ai mis beaucoup de moi-même dans ce film.
Selon vous, qu’est-ce qui a changé en vingt ans dans la façon de faire des films en Corée ?
Je suis rentré dans le milieu du cinéma en Corée en 1998. Avant cette date, il ne s’agissait pas d’une véritable industrie. Ma famille m’a donc opposé un refus catégorique quand j’ai révélé que je voulais faire du cinéma. Puis en 1999, un film intitulé Shiri (ndlr : de Kang Je Gyu) est sorti dans les salles, et son succès a permis à l’industrie de se développer réellement. A ce moment-là, de nombreuses grandes entreprises ont commencé à investir dans les films, ce qui a permis aux gens de se rendre compte qu’il était possible de vivre du cinéma. A cette époque, les équipes techniques n’étaient pas bien payées, mais comme les films avaient du succès, les parents n’étaient pas forcément contrariés lorsque leurs enfants leur annonçaient vouloir travailler dans le cinéma.
Le début des années 2000 est vraiment l’âge d’or du cinéma coréen, car le réalisateur avait alors tous les pouvoirs. C’était quelque chose de vraiment insensé, mais c’est grâce à ce pouvoir donné aux réalisateurs que le cinéma a pu progresser. Puis en 2010, les techniciens coréens ont pu se réunir en syndicat et recevoir ainsi des salaires. La mise en place de ce système de salaires a ainsi contribué à réduire le pouvoir du réalisateur. Quand j’étais jeune, j’avais même enchainé trois jours de tournage d’affilée sans problème : aujourd’hui, c’est impossible. Actuellement, nous continuons de travailler selon le système mis en place en 2010.
Qu’avez-vous pensé de l’accueil de Yadang: The Snitch au Festival du Film Coréen à Paris ?
En Corée, les spectateurs sont très durs. Ils disposent d’une check-list sur laquelle ils vérifient que tous les aspects du film « matchent » bien. Le producteur du film affirme même que les Coréens sont comme des critiques et ne savent pas vraiment regarder les films avec plaisir. A l’inverse, en France, j’ai vu des spectateurs qui regardaient le film de bon cœur comme des enfants, et qui s’amusaient devant. J’en suis très reconnaissant.
Propos recueillis par Caroline Leroy






